02/06/2026
L’horizon des possibles de la décarbonation : la fuite en avant technologique est-elle une fatalité ?
Sophie BOUTILLIER
Dorian MAILLARD
Face au réchauffement climatique, qui trouve son origine dans l’émission excessive de gaz à effet de serre (GES) par l’activité humaine, la solution de bon sens est aujourd’hui de décarboner notre économie. Décarboner consiste à réduire drastiquement la consommation d’énergies d’origines fossiles (charbon, pétrole et méthane) en vue de ne plus émettre, à horizon 2050, plus de GES que ce que la nature (forêts, océans…) et diverses autres solutions technologiques s’avèrent capables de capturer. Il ne s’agit pas, pour autant, comme l’étymologie du verbe pourrait le laisser supposer, de rabattre de nos usages tout recours à l’élément chimique carbone, mais d’éviter le déstockage d’atomes de carbone qui, lors de la combustion de la molécule fossile, s’associent chimiquement au dioxygène pour former une molécule fatale de dioxyde de carbone (CO2). Le défi est de taille puisque la combustion de ces molécules représente près de 80% de l’énergie primaire utilisée dans le monde.
Quatre options techniques sont, pour cela, envisageables : 1/ maintenir l’usage de molécules carbonées fossiles tout en s’assurant que les émissions de CO2 induites soient capturées, réutilisées, voire stockées avant leur libération dans l’atmosphère (CCUS) ; 2/ développer de nouveaux procédés techniques capables de se passer de ces molécules en les substituant par des ressources alternatives décarbonées (énergies renouvelables, carbone biosourcé…) ; 3/ agir sur les effets plus que sur les causes en modifiant purement et simplement le climat, voire l’équilibre énergétique de la Terre par divers procédés chimiques (géo-ingénierie) ; 4/ restreindre les émissions à la source, en optant pour des pratiques raisonnées d’optimisation (sobriété et coopérations), voire de décroissance des usages.
Une simple question de progrès technique ?
Alors même qu’elles se positionnent aujourd’hui au cœur des stratégies mondiales de décarbonation, les trois premières options présentées s’avèrent à double tranchant. Le recours aux solutions techniques vise, en réalité, à contourner toute remise en cause fondamentale du modèle actuel de croissance industrielle. La mise en avant des technologies de CCUS en constitue un parfait exemple. Celles-ci reposent sur l’idée sous-jacente que l’on peut, sans limite, continuer de brûler des hydrocarbures, les émissions de CO2 induites devenant un non-problème : par leur conversion en nouvelles ressources marchandes via leur utilisation pour la production de nouvelles matières commercialisables (e-fuels, engrais, ciment…) ; ou par leur capture, puis stockage, voulu permanent dans le sous-sol. Cette fuite en avant technologique garantit, autrement dit, le « business as usual », les externalités environnementales (négatives) se transmuant soudainement en levier de création de valeur d’une économie circulaire quasi-miraculeuse.
Le progrès technique apparaît donc plus que jamais comme un horizon in-questionnable pour l’avenir de nos sociétés. Ce constat procure une nouvelle actualité à une expression qui plonge, pourtant, ses racines dans les premières courses automobiles de la fin du 19e siècle : « on n’arrête pas le progrès [technique] » (Jarrige, 2022) !
De belles solutions, sur le papier, de difficiles réalisations, dans le concret
Cette trajectoire technophile de décarbonation pose, cependant, question à plusieurs titres. Le déploiement concret de ces nouvelles techniques constitue un premier point-clé d’interrogation. La sélection de ces solutions techniques s’inscrit, en France, dans le cadre de la planification écologique nationale qui s’efforce d’outiller, par secteur d’activité, la mise en œuvre des objectifs nationaux de neutralité carbone. Une fois la limite des efforts d’optimisation des procédés existants atteinte, les réflexions s’orientent vers la sélection de solutions techniques alternatives capables de combler l’écart qui sépare encore l’activité du secteur de la neutralité carbone. Cela aboutit à la définition d’objectifs de déploiement chiffrés pour chaque solution technologique identifiée. L’industrie doit, ainsi, réduire de plus de 90% ses émissions nettes de GES d’ici 2050, en s’appuyant notamment sur le déploiement de capacités chiffrées de CCUS des émissions qu’elle ne peut réduire autrement.
Bien qu’idéales sur le papier, ces solutions technologiques peuvent cependant se révéler en complet décalage avec la situation territoriale où elles sont censées se déployer (Maillard, 2025). Elles peuvent, de ce fait, rester bloquées au stade de projet et, finalement, ne rien décarboner de bien concret. Face à un tel constat, il apparaît donc hautement déraisonnable de faire reposer sur une seule de ces options la mise en œuvre effective de la décarbonation, au risque de passer à côté de nos engagements climatiques.
Photo :Johannes Plenio
Un progrès en cache un autre
Cet objectif de décarbonation s’avère, de lui-même, problématique, du fait même de l’usage qui est fait de la notion de progrès. Chaque société construit sa propre conception du progrès (technique, philosophique, religieuse, etc.). Cette dernière est propre à la société qui la porte et au contexte spatio-temporel ayant favorisé son émergence. Notre conception occidentale du progrès en constitue un parfait exemple puisqu’elle est elle-même le produit d’un régime d’historicité : enraciné dans les idées de la révolution Humaniste ; développé par le système philosophique des Lumières ; et systématisé par le cycle de révolutions industrielles du 19e siècle.
Elle se fonde, pour cela, sur une vision linéaire du temps, d’influence chrétienne, qui considère le futur comme nécessairement meilleur que le passé. Cette conception connaît une bifurcation-clé à partir du 19e siècle. Le progrès se trouve soudainement adossé à la technique, alors présentée comme levier essentiel du progrès social, malgré l’accélération concomitante de l’exploitation dérégulée de l’homme et de son environnement. La consommation croissante d’énergies primaires d’origine fossile, associée à la généralisation du procédé de la machine à vapeur, explique que la notion de progrès se trouve, au même moment, de plus en plus amalgamée au recours à ces vecteurs énergétiques polluants. La diffusion progressive des machines à travers l’ensemble de la vie sociale s’accompagne également de l’émergence de nouveaux discours et récits utopiques développant une vision techniciste, évolutionniste et prométhéenne de l’Histoire. Le chimiste Marcelin Berthelot prédisait, ainsi, à la fin du 19e siècle, qu’en 2000 les énergies basées sur la chimie de synthèse triompheraient du charbon et des grèves des mineurs (Fressoz, 2024) ! En un mot, machines et nouvelles énergies, même combat : la paix sociale. Aujourd’hui, cette utopie persiste, à l’image des espoirs qu’Elon Musk (Les échos, 20/11/2025) fonde dans l’intelligence artificielle pour débarrasser l’humanité du travail et des syndicats.
L’histoire chaotique des techniques démontre, pourtant, que le progrès technique n’est pas linéaire. Il est, bien au contraire, marqué par une succession d’abandons, de renoncements, d’interdictions et de promesses tenues et non tenues. L’arbitraire des rapports de forces, souvent destructeurs, entre firmes y occupe régulièrement un rôle-clé, les plus puissantes s’efforçant d’imposer leur emprise productive aux autres malgré les lourdes externalités négatives que cela peut induire pour les territoires (ex. path-dependence : Martin, Sunley, 2006). L’histoire des techniques est riche d’exemples de ce type, à l’image de l’abandon du moteur électrique qui, jusqu’à la première guerre mondiale, était pourtant considéré comme le futur de la mobilité motorisée (Jarrige, 2022). Après tout, le premier véhicule à dépasser, en 1899, les 100km/heure n’était-il pas à motorisation électrique (la « Jamais contente ») ?
Vers un autre horizon ?
Les contradictions de la fuite en avant technologique des décideurs peuvent donc parfaitement être expliquée par le fait que ces solutions garantissent le maintien du statu quo économique. Cette situation est-elle, finalement, si surprenante de la part de sociétés industrielles qui restent toujours tributaires des apories de la pensée moderne (dualisme nature-culture) et de l’organisation capitaliste de l’économie ? Au-delà de la seule question de la décarbonation, la perpétuation de ces principes ne peut qu’accélérer l’inexorable dégradation des liens qui relient la société industrielle au système-Terre, en poussant notamment toujours plus en avant l’exploitation de la composante biophysique de leur environnement de vie (ex. extractivisme…).
Comment dès lors envisager une sortie massive des énergies fossiles ? Celles-ci restent toujours massivement utilisées dans les différents secteurs de l’économie. Les nouvelles techniques de forage repoussent également toujours plus loin les limites de la mise en exploitation du sous-sol on/off-shore, au point que la littérature scientifique parle aujourd’hui de « carbon trap » (Unruh, 2000). De même, selon l’Agence Internationale de l’Energie, la consommation de charbon a atteint de nouveaux records en 2025, ce qui est, comble du paradoxe, en bonne partie associé à l’augmentation des besoins en électricité nécessaires à la production des nouvelles technologies de décarbonation (ex. production d’acier : Les échos, 17/12/2025).
Les énergies fossiles se sont imposées comme sources incontournables d’énergie depuis deux siècles. Elles ont radicalement transformé les modes de travail, de production et de consommation, au point de s’être rendues indispensables, ainsi que les diverses crises (géo)politiques récentes tendent à nous le rappeler (Gilets Jaunes, guerres en Ukraine et Iran…). Les accords des Conférences des Parties (COP) et les rapports du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC), n’y changent jusqu’à présent pas grand-chose, alors même que nous connaissons les solutions qui s’offrent à nous. Cet état de faits n’est pourtant pas sans précédent historique ainsi que le montre Jared Diamond (2006) dans son ouvrage judicieusement titré : « Effondrement, comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie ». Cependant, au moment même où les divisions de la communauté internationale semblent plus que jamais exacerbées par la question de la maîtrise de la manne pétrolière, sommes-nous en capacité de couper le nœud gordien de la dépendance aux énergies fossiles au profit de la mise en œuvre d’un chemin cohérent de décarbonation ? Malheureusement, rien n’est moins sûr.
Références
Diamond J., 2006, Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard.
Fressoz J.-B., 2024, Sans transition, Seuil.
Jarrige F., 2022, On arrête (parfois) le progrès, L’échappée.
Maillard D., 2025, « La décarbonation à l’épreuve des territoires », Blog Alternatives économiques-Réseau de recherche sur l’innovation, 30/10/2025.
Martin R., Sunley P., 2006, Path Dependence and Regional Economic Evolution, Journal of Economic Geography, 6, 395-437.
Unruh G., 2000, Understanding carbon lock-in, Energy Policy, 28(12), 817-830.
Les auteurs
Sophie Boutillier est professeure d’économie de l’innovation et de l’entrepreneur à l’université du Littoral Côte d’Opale. Elle est également membre du directoire du Réseau de recherche sur l’innovation. Ses travaux de recherche actuels portent principalement sur la décarbonation de l’industrie lourde.
Dorian Maillard est doctorant en géographie au laboratoire LOTERR de l’Université de Lorraine. Il est également chercheur associé au rhizome Chôros. Sa thèse porte sur le renouvellement de l’action publique conduite dans les territoires en déclin, notamment à l’aune de la territorialisation des enjeux de décarbonation industrielle.