11/05/2026

La crise du coton en Inde recèle-t-elle des allusions historiques ? Le développement technologique apporte un éclairage nouveau

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Avik RAY

Dans un contexte de fortes tensions géopolitiques, l’accord commercial indo-américain a ravivé le mécontentement des agriculteurs indiens. Les deux pays ont récemment publié un cadre intérimaire pour un accord commercial qui pourrait aboutir à une réduction des droits de douane. Selon une déclaration conjointe, l’Inde supprimerait ou réduirait les droits de douane sur tous les produits industriels américains et sur une large gamme de produits alimentaires et agricoles américains, notamment les noix, les fruits frais et transformés, le coton, l’huile de soja, le vin et les spiritueux. Or, les organisations agricoles affirment que, outre de nombreux produits agricoles, les importations de coton brut américain à droits de douane nuls auront un impact sur les prix intérieurs et mettront les producteurs en difficulté. Plusieurs associations de producteurs de coton ont vivement critiqué la récente déclaration du ministre indien du Commerce, Piyush Goyal, selon laquelle si l’Inde importe du coton brut des États-Unis, le transforme localement, fabrique du tissu et exporte les produits finis vers les États-Unis, elle pourra également bénéficier d’un droit de douane réciproque nul, à l’instar du Bangladesh. Les organisations agricoles ont déclaré que le gouvernement central avait compromis les intérêts des producteurs de coton indiens en adoptant une telle position dans l’accord commercial.

 

Actuellement, l’Inde impose un droit de douane de 11% sur les importations de coton. Les importations en franchise de droits en provenance du premier exportateur mondial pourraient exercer une pression à la baisse sur les prix intérieurs. Par ailleurs, le gouvernement a affirmé que l’impact serait minime et limité au coton à fibres extra-longues dans le cadre d’un quota. L’Inde, deuxième producteur mondial, peine à satisfaire la demande de coton à fibres extra-longues et dépend des importations en provenance d’Australie, du Brésil, d’Égypte et des États-Unis.

 

Dès lors, une question se pose : qu’est-ce qu’un coton à fibres extra-longues ? Le cotonnier produit-il uniquement des fibres d’une certaine longueur ? Pourquoi l’Inde ne produit-elle pas de coton à fibres extra-longues ? Que nous apprend l’histoire de la culture du coton en Asie du Sud et de l’industrie textile ? Comment la norme de longueur des fibres de coton, fixée par l’industrie, est-elle devenue dominante dans l’industrie textile moderne ? Dans cet article, nous explorons plus en profondeur l’histoire de l’application de cette technologie qui a engendré cette transformation agraire d’envergure.

 

Le sous-continent indien est l’un des berceaux de la domestication du coton. Le cotonnier arborescent (Gossypium arboreum) y a été domestiqué, suivi plus tard par le cotonnier herbacé (Gossypium herbaceum) au début de la période historique. Ces deux espèces, indigènes et naturalisées, ont été cultivées dans tout le sous-continent. Les historiens affirment que le coton était cultivé dans presque toutes les régions du sous-continent indien entre le XIIe et le XVIIIe siècles, dans des conditions agroécologiques très diverses, des provinces du nord-ouest à l’Inde centrale, du plateau du Deccan, riche en sols noirs, au bassin du Bengale, jusqu’aux régions montagneuses du nord-est. Deux espèces produisent des fibres courtes et moyennes. La fibre de coton présentait une remarquable diversité de couleurs, de textures, de longueurs de fibres, de rendements et de résistance aux aléas climatiques. La qualité des textiles en coton variait également, allant des cotons très grossiers aux cotons haut de gamme, de la mousseline la plus fine, mondialement réputée, aux vêtements de tous les jours. Le coton répondait ainsi aux besoins variés des consommateurs, du niveau local et régional au niveau mondial. Face à une forte demande et à un grand engouement, d’importants volumes de textiles en coton furent exportés vers l’Europe, diverses régions d’Asie et le Moyen-Orient. Ces exemples témoignent de la richesse de la culture cotonnière du sous-continent indien, fondée sur une grande variété de cotons, un savoir-faire artisanal d’exception, des réseaux d’acteurs clés et un commerce mondial en pleine expansion.

 

L’introduction du coton américain (Gossypium hirsutum) à la fin du XVIIIe siècle par la Compagnie britannique des Indes orientales a marqué le début du déclin de la culture du coton. D’abord tentée dans certaines régions du sous-continent, sa culture n’a guère rencontré de succès. De ce fait, les surfaces cultivées n’ont représenté que 2 à 3% du total du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle. Cependant, la culture du coton a connu un essor progressif grâce aux programmes d’amélioration variétale mis en place au début du XXe siècle, avec la création de services agricoles. Ces programmes ont été soutenus par l’institutionnalisation du Comité central indien du coton (ICCC). L’objectif politique était d’étendre les surfaces cultivées. Les principaux moteurs de cette expansion étaient le programme « Grow More Cotton » et les programmes de vulgarisation agricole du début des années 1950. Ces évolutions technico-politiques ont profondément transformé les relations agricoles : les semences, autrefois une ressource commune et non plus laissées à la discrétion des agriculteurs, ont commencé à être produites en laboratoire, soumises à des normes industrielles et contrôlées par les filatures. Les usines ont établi des normes précises concernant la longueur des fibres (longueur moyenne), le micronaire (perméabilité à l’air de la fibre, liée à sa finesse et à sa maturité) et la résistance. Bien que les premiers essais aient été menés sur des variétés indigènes, celles-ci ne permettaient pas d’atteindre l’objectif de créer des variétés à croissance rapide, à maturation précoce et à haut rendement, présentant la longueur de fibre souhaitée, principalement des fibres longues. Le lancement du Projet coordonné d’amélioration du coton en Inde (AICCIP) en 1967 a accéléré l’adoption des technologies et la priorité accordée au rendement et à la qualité a conduit à une forte augmentation de la production de fibres longues et extra-longues.

 

L’arrivée des cotons hybrides a constitué une avancée majeure. Les essais sur les variétés pures ont rapidement été suivis par la création de divers hybrides intra- et interspécifiques. De nombreux hybrides, caractérisés par un cycle court, un rendement supérieur, une meilleure qualité de fibre conforme aux normes industrielles, un temps de maturation réduit, une résistance aux maladies et une grande adaptabilité, ont été mis sur le marché. La création de l’Institut central de recherche sur le coton (CICR) et de la Cotton Corporation of India (CCI) dans les années 1970 a donné un nouvel élan à la sélection et à la commercialisation du coton. Les années 1990 ont été marquées par une transformation radicale, avec la libéralisation économique et l’essor progressif du secteur privé, devenu le principal contributeur à la recherche sur les semences et les pesticides. L’Accord sur les textiles et les vêtements (ATC) visait à intégrer le secteur textile aux règles générales du GATT/WTO. Malgré ces évolutions du contexte politique, les rendements et la rentabilité ont diminué tandis que les coûts de production augmentaient, aggravant considérablement la situation des agriculteurs et engendrant une crise grandissante dans le secteur.

La nouvelle technologie du coton génétiquement modifié, ou coton Bt, a vu le jour en 2002. L’introduction des gènes d’une bactérie tellurique, Bacillus thuringiensis, dans les cultivars de coton a permis de leur conférer une résistance au ver rose du cotonnier, un ravageur lépidoptère majeur. On espérait ainsi contenir les dégâts sans recourir aux pesticides et, par conséquent, réduire durablement les coûts de culture. Les semences génétiquement modifiées ont été développées, brevetées et vendues aux agriculteurs par des entreprises privées, souvent en situation de quasi-monopole. Des milliers de variétés hybrides Bt sont aujourd’hui cultivées dans les principales régions cotonnières. 90% des hybrides non OGM et la quasi-totalité des hybrides Bt sont des dérivés de la bactérie introduite G. hirsutum. Le coton cultivé produit aujourd’hui principalement des fibres moyennes et longues de qualité supérieure, tandis que les fibres courtes et extra-longues sont cultivées en très faibles quantités et de manière isolée.

 

Grâce au coton Bt, la production de coton a augmenté, même si de nombreux observateurs ont remis en question l’augmentation des rendements observée avant son introduction. L’histoire du coton Bt a été présentée comme un triomphe par les agences gouvernementales, les semenciers et une grande partie de la communauté scientifique. Le revers socio-écologique de ce progrès technologique est que les producteurs de coton sont devenus de plus en plus dépendants d’intermédiaires extérieurs pour leurs semences, lesquels exigeaient des engrais et autres produits agrochimiques, de l’eau d’irrigation, etc., les maintenant ainsi prisonniers de la chaîne de valeur mondiale du coton. Les rendements ont stagné et les coûts de production ont été multipliés par 2,5 à 3. De plus, l’infestation du coton Bt par le ver rose du cotonnier a été largement documentée au Maharashtra, au Telangana et au Pendjab. Ainsi, les rendements faibles et imprévisibles, la résistance des ravageurs, conjugués à la qualité douteuse des semences issues du système de culture hybride du coton en Inde et à la hausse des coûts, ont contribué à aggraver la situation des agriculteurs déjà endettés.

 

En substance, le processus écologique sous-jacent révèle une grave érosion génétique du coton, passant d’une grande diversité de variétés issues de quatre espèces génétiquement distinctes à une dépendance à une seule espèce avec très peu de cultivars à fibres longues. Biologiquement, cette situation prédispose à des risques accrus liés aux ravageurs et aux agents pathogènes, aux aléas climatiques et à la résistance croissante des ravageurs, déjà alarmante en Inde. L’homogénéité génétique, fruit d’une évolution socio-écologique, technologique et économique de longue durée, est incompatible avec les principes d’une agriculture durable. Pourtant, elle est rarement prise en compte dans les discours dominants sur la récurrence des ravageurs du coton, les mauvaises récoltes et la détresse des agriculteurs, et peut-être considérée comme une conséquence de l’histoire. La vulnérabilité demeure un problème majeur, le changement climatique limitant les capacités d’adaptation et de survie et aggravant ainsi la crise sociale. Importer du coton américain ne risquerait-il pas d’aggraver encore la situation ?

 

References

Najork K, Gadela S, Nadiminti P, Gosikonda S, Reddy R, Haribabu E, & Keck M. 2021. The Return of Pink Bollworm in India’s Bt Cotton Fields: Livelihood Vulnerabilities of Farming Households in Karimnagar District. Progress in Development Studies, 21(1), 68-85.

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L’auteur

Avik Ray, PhD, est chercheur au Center for Studies in Ethnobiology, Biodiversity, And sustainability (CEiBa) en Inde, consultant et communicateur scientifique. Ses recherches portent sur l’histoire environnementale, les études des sciences et des technologies, l’écologie politique et l’anthropologie de la production et de la collecte des aliments. Il s’attache à comprendre leurs implications pour l’agriculture durable, l’apiculture, les moyens de subsistance ruraux, la sécurité alimentaire et le changement climatique. Il a publié des articles et des comptes rendus dans plusieurs revues nationales et internationales et a contribué à de nombreux ouvrages collectifs. Il rédige régulièrement des articles de vulgarisation scientifique, couvrant des thématiques variées telles que la science, la technologie, la culture, l’histoire et le développement durable, en bengali et en anglais.

FOCUS :

L’érosion de la biodiversité agricole du coton en Inde : interaction entre politique, science et technologie