10/07/2025
Recycler pour que rien ne change ? Les paradoxes de l’emballage plastique
LEA BARBAUT, VALERIE REVEST ET HERVE GOY
On le retrouve sur les slogans publicitaires, dans les plans d’action des entreprises, les stratégies des collectivités et les discours politiques ou réglementaires : le recyclage est devenu l’un des emblèmes les plus consensuels de la transition écologique. Dans le cas des plastiques, et plus particulièrement des emballages à usage unique, il est souvent présenté comme la composante clé d’une économie circulaire.
Encadré par une série de directives européennes – notamment la directive 2018/852 qui impose de recycler 50% des emballages plastiques d’ici 2025 et 55 % d’ici 2030, ainsi que la directive « Single-Use Plastics » (2019/904) – et par la loi française AGEC (2020), qui vise le recyclage de 100% des plastiques d’ici 2040 le recyclage s’est vu assigner des objectifs contraignants pour lutter contre la pollution plastique. À première vue, le principe est vertueux : prolonger la vie des matériaux, réduire les déchets et limiter l’extraction de ressources.
Pourtant, la production mondiale de plastique a été multipliée par plus de vingt depuis 1964, dont près de 60% à usage unique. Pire encore, chaque minute, c’est l’équivalent d’un camion-poubelle de plastique qui est déversé dans les océans, soit 8 à 12 millions de tonnes par an, et la promesse d’une « boucle fermée » peine à se concrétiser (Wings of the Ocean, 2023). Ce constat résonne d’autant plus fortement qu’au même moment, la troisième conférence des Nations Unies sur les océans vient de s’achever, le 13 juin 2025. Ainsi, il devient plus que jamais nécessaire d’aborder ces questions frontalement.
Recyclage mécanique et chimique : une circularité imparfaite pour les emballages plastiques
Le recyclage du plastique est l’un des plus complexes et des moins performants parmi les filières de traitement des déchets. Aujourd’hui encore, c’est le recyclage mécanique qui domine. Ce procédé consiste à broyer, fondre et reformer le plastique pour lui donner une nouvelle vie. Mais cette vie est rarement comparable à la précédente : la qualité du matériau recyclé est souvent inférieure, ce qui limite ses usages. À chaque cycle, une partie de la matière est perdue, les propriétés mécaniques se dégradent, et le plastique finit généralement en produit à moindre valeur (recyclage en boucle ouverte). En France, 25% à 30% du plastique utilisé est recyclé en fin de vie, le reste fini en décharge ou incinération. La situation est d’autant plus problématique que le plastique n’est pas un matériau unique : si quatre polymères principaux dominent le marché de l’emballage en France (PET, PE, PP, PS,), s’y ajoutent de nombreuses autres résines et additifs, chacun doté de propriétés, de contraintes de tri et de filières de recyclage spécifiques. Le tri reste l’un des principaux points faibles du système.
Face à ces limites, l’industrie mise de plus en plus sur le recyclage chimique. Pyrolyse, solvolyse, dépolymérisation… autant de technologies qui promettent de « déconstruire » les plastiques pour les ramener à leurs composants d’origine, parfois aussi « purs » que ceux issus du pétrole vierge (Davidson et al., 2021). Ces procédés sont souvent présentés comme des solutions pour parvenir à une filière plastique circulaire puisqu’ils sont capables de traiter des plastiques jusqu’à maintenant non recyclables. Mais leur réelle circularité reste très débattue : consommation énergétique élevée, émissions toxiques, coûts économiques importants, et dépendance structurelle à un flux continu de déchets pour alimenter ces installations, éléments remettent en question l’impact environnemental de l’utilisation de ces technologies.
Quand interdire coûte trop cher : le recyclage à la rescousse du polystyrène
Parmi les plastiques les plus problématiques en matière de recyclage, le polystyrène (PS) occupe une place de choix. Utilisé dans les pots de yaourt, les barquettes de viande ou les plats préparés, le PS figure parmi les dix déchets les plus fréquemment retrouvés sur les plages et les fonds marins. Ce matériau est difficile à recycler, notamment à cause de sa structure chimique et de la faible valeur économique de sa régénération. En France, le PS représente plus de 350 000 tonnes produites par an, soit environ 7% des plastiques utilisés tous secteurs confondus. Pour les emballages ménagers, seuls 3 à 4% sont aujourd’hui recyclés, et ce uniquement en boucle ouverte, c’est-à-dire pour des usages moins exigeants et sans retour au contact alimentaire.
Face à ces enjeux, la loi Climat et résilience de 2021 avait prévu l’interdiction des emballages en PS à partir du 1er janvier 2025. Toutefois, au cours des débats parlementaires, un consortium regroupant plusieurs industriels de l’agroalimentaire, sous l’appellation PS25, est parvenu à obtenir que cette interdiction soit conditionnée à l’existence d’une filière de recyclage dédiée. Finalement dans le cadre du plan France 2030, plus de 300 millions d’euros ont été mobilisés pour soutenir le développement des technologies de recyclage des plastiques, incluant spécifiquement le PS. Pour autant, les premiers projets français portés par des acteurs industriels tels que Michelin, Inéos et TotalEnergies ont tous été abandonnés en 2023, en raison de difficultés techniques et économiques persistantes.
Le risque est élevé, notamment dans le cas du PS, de faire apparaître le recyclage comme substitut à une réduction des déchets en amont. Cela illustre ce que certains qualifient de techno-solutionnisme : une croyance selon laquelle l’innovation technologique permettra de résoudre les problèmes environnementaux sans nécessité de changement systémique (Aggeri, 2023).
L’économie circulaire : une question politique avant d’être technique
Derrière l’image séduisante du recyclage, une réalité plus ambivalente se dessine. Car le recyclage – qu’il soit mécanique ou chimique – ne remet pas en cause la logique même d’un système productif linéaire, fondé sur des volumes croissants de production, des emballages conçus pour être jetés, et une forte dépendance aux énergies fossiles. Pire ! Il peut parfois servir de stratégie de contournement, en offrant aux industriels un argument écologique pour éviter des transformations plus radicales, comme la réduction à la source, le réemploi ou la relocalisation des filières. Un exemple concret est la mise en avant des bouteilles « 100% recyclées » par les producteurs de bouteilles plastiques. Bien qu’attractive en apparence, cette démarche ne s’accompagne ni d’une baisse des volumes de production, ni d’une remise en cause du modèle du tout-jetable : elle alimente ainsi l’illusion d’une circularité vertueuse. Cette stratégie a récemment été dénoncée comme une forme de greenwashing par le Bureau européen des unions de consommateurs (BEUC), accompagné d’organisations membres issues de 13 pays européens, qui ont déposé une plainte au niveau européen. Dans ces cas-là, recycler devient un moyen d’éviter le débat sur les quantités produites et sur la nécessité d’adopter des modes de consommation plus sobres. Un bilan d’étape publié par l’ADEME en 2024 révèle qu’entre 2018 et 2021, les volumes d’emballages plastiques à usage unique ont crû de 3,3%, et ce malgré les objectifs fixés par la loi AGEC de 2020, qui visaient une réduction de 20% d’ici fin 2025.
Plutôt que de s’en remettre principalement au recyclage, il apparaît nécessaire d’interroger plus largement les usages, les besoins et les modèles économiques qui sous-tendent la production et la consommation d’emballages. Dans ce contexte, le recyclage, bien qu’utile, ne constitue qu’un faible degré de circularité : il ne saurait, à lui seul, répondre aux exigences d’une transition ambitieuse vers une circularité (Vence et al., 2022). Accroître le degré de circularité nécessite de nouvelles formes de politiques publiques et de gouvernance capables de soutenir des transitions ambitieuses, qui ne se limitent pas aux préférences d’entreprises souvent soucieuses de préserver le statu quo. Il est essentiel de soutenir des initiatives qui expérimentent – dans le cadre de l’ESS – des alternatives concrètes comme le réemploi via des systèmes de consigne, et de soutenir la recherche favorisant l’éco-conception. Cela implique parallèlement de rendre le modèle jetable économiquement moins attractif, notamment par le biais d’une taxation du plastique vierge et d’une éco-modulation ambitieuse, qui oriente l’ensemble de la filière vers des solutions durables (Barbaut et al., 2023). La circularité ne peut être authentique sans réduction, réemploi et remise en cause du tout-jetable.
Références
Aggeri, F. (2023). L’innovation, mais pour quoi faire ? Essai sur un mythe économique, social et managérial. Seuil.
Barbaut, L., Brette, O., Lazaric, N., Massardier, V., and Revest, V. (2023). Bio-based plastics: A ‘sustainable’ alternative for the plastic industry? International Journal of Environmental Sciences and Natural Resources, 31(5), 556325.
Davidson, M. G., Furlong, R. A., McManus, M. C. (2021). Developments in the life cycle assessment of chemical recycling of plastic waste: A review. Journal of Cleaner Production, 293, 126163.
Vence, X., Pereira, A., Laperche, B. (2022). Overcoming the circular economy paradox through innovation: Pitfalls in the transition pathways. Journal of Innovation Economics & Management, 39(3), 1-13.
A propos des auteur.e.s
Léa Barbaut, doctorante en sciences de gestion à l’Université Jean Moulin Lyon 3, iaelyon School of Management, laboratoire Magellan. Ses travaux de thèse portent sur la transition de la filière industrielle plastique vers une économie circulaire.
Valérie Revest, professeure en sciences économiques, Université Jean Moulin Lyon 3, iaelyon School of Management, Magellan.
Hervé Goy, professeur en sciences de gestion et du management, Université Jean Moulin Lyon 3, iaelyon School of Management, Magellan.
Mots-clés : Recyclage