11/09/2025

Quand les indépendants font collectif : une nouvelle voie entre salariat et solo-freelance ?

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VIANNEY DE DROUAS ET JEAN-YVES OTTMANN

Le freelancing : une tendance forte mais associée à des difficultés

Le travail indépendant est la principale forme d’entrepreneuriat avec 4,3 millions de personnes concernées en France en 2022. S’il est minoritaire en France par rapport aux formes salariées, il est toutefois en croissance car il touche de nouveaux métiers, notamment les activités qualifiées de services aux entreprises. C’est un fort enjeu pour ces dernières, qui doivent de plus en plus y recourir pour obtenir des « talents », c’est-à-dire accéder à des compétences techniques ou expertes de l’économie de la connaissance. On parle alors dans ce cas de « freelances », c’est-à-dire des indépendants qualifiés qui offrent des prestations intellectuelles à des clients professionnels uniquement.

Le nombre de freelances est en augmentation continue avec une croissance de 71% entre 2009 et 2019, contre seulement 8% pour le salariat. Cette dynamique touche les jeunes générations comme les cadres seniors qui peuvent y trouver un choix de deuxième vie professionnelle (voir : Le freelancing en France, freelance.com et Datastorm, 2019). Parmi les raisons évoquées (voir : Entreprises et freelances, vers une collaboration structurée, Roland Berger, 2023), les motivations pour devenir freelance sont à chercher avant tout dans l’épanouissement au travail et dans la quête d’autonomie et de liberté. Les motivations économiques sont citées (25% des freelances déclarent désirer mieux gagner leur vie qu’en CDI), mais nettement moins que la liberté de choisir ses missions, par exemple (60% des sondés).

Pour les travailleurs et travailleuses concernées, cette forme d’activité de « freelance » porte un ensemble d’enjeux et de difficultés. L’incertitude économique est inhérente au statut d’indépendants. L’enjeu peut varier d’un freelance à un autre en fonction de leur métier, de leur ancienneté, de leur trésorerie ou de dimensions contingentes (un.e conjoint.e aux revenus stables) mais n’est jamais totalement absent. Également, en tant « qu’entreprise », les freelances ont besoin pour faire perdurer leur activité d’un ensemble de « ressources » et de la capacité à les combiner efficacement. Or, le fait qu’ils soient justement indépendants, donc seuls, va fortement réduire leur capacité à les identifier et les obtenir. Enfin, les travailleurs freelances sont plus ou moins privés de la sociabilité « normale », associée au travail, et du soutien psychologique ou concret qu’apporte l’appartenance à un collectif bien établi.

L’intérêt du collectif pour les freelances

S’associer avec d’autres travailleurs indépendants peut alors sembler une réponse à ces difficultés. D’une part, l’association crée des opportunités économiques : le collectif comme association de travailleurs combinant leurs compétences crée la possibilité d’une offre de services aux entreprises plus riche que pour un indépendant seul. Le collectif apparaît dès lors comme un moyen potentiel de limiter les risques économiques liés au statut d’indépendant.

Cependant, la motivation à la création d’un collectif n’est pas intrinsèquement financière, au contraire. Bureau et Corsani (2014) montrent que « le désir de choisir avec qui coopérer constitue une motivation importante pour s’affranchir du salariat » (§ 16), s’opposant ainsi aux grandes entreprises qui imposent des dispositifs de coopération et fixent les règles du travail collectif. Ainsi, au-delà de la dimension financière, les travailleurs indépendants expriment systématiquement un « besoin de collectif ». Ce serait alors dans ce cas avant tout des « ressources psychiques » qu’ils y recherchent, face à la solitude déjà citée comme principale tension du statut de freelance.

Ces associations peuvent, depuis longtemps, prendre des formes structurées de coopérative au sens classique (de « production »), ou en France de coopératives d’activité et d’emploi (CAE). Le niveau de gouvernance de l’association est alors « fort » et adossé à une structuration juridique formelle. Dans d’autres cas, il peut néanmoins être faible et adossé à un fonctionnement surtout ritualisé, juridiquement informel. Le collectif d’indépendant est alors la forme organisationnelle de l’indépendance à l’intersection de deux dimensions : un alignement sur l’activité économique croisé avec une faible gouvernance. Les autres combinaisons de ces deux dimensions correspondent à d’autres formes organisationnelles, qu’on peut synthétiser ainsi :

Les enjeux pratiques d’un collectif de freelances

Il y a néanmoins des enjeux à dépasser pour les collectifs de freelances pour être une forme d’organisation stabilisée.

Tout d’abord, l’autodéfinition est un élément important des collectifs ou des communautés. Mais à quel moment un collectif cesse pour les membres qui le composent d’être une « collaboration unique », ou du moins « ponctuelle », pour devenir « un collectif » ? Lallement (2015) rappelle l’importance des noms explicites et des logo comme support au sentiment d’appartenance, et même leur affichage comme élément constituant de l’existence d’une communauté ou d’un collectif. Dans le cas où le collectif souhaite ensuite doubler son existence « de fait » par une forme juridique dédiée, des difficultés peuvent se présenter : Fondeur (2021) rapporte que la structuration sous forme d’entreprise (SCIC) a mis en tension un important collectif du numérique et du digital, jusque-là particulièrement bienveillant. D’un autre côté, en l’absence d’une forme juridique consolidée, va se poser la question de la robustesse et de la complexité de la contractualisation de toute interaction commerciale avec le collectif en tant qu’ensemble.

A cela viendra s’ajouter des enjeux de gouvernance. Lazega (1999) en pointe trois principaux : « la direction de l’organisation, le partage des bénéfices et la gestion des conflits, en particulier la sanction contre les membres qui ne coopèrent pas » (p. 642). Bhardwaj et Sergeeva (2023) montrent aussi que le partage de valeurs sur la durée est indispensable pour maintenir une gouvernance claire mais que cela ne sera pas suffisant pour protéger le collectifs de tensions internes. L’intégration de nouveaux membres ou la volonté de développement du collectif pourront aggraver ces tensions. Ces questions de gouvernance se doubleront enfin de difficultés administratives, soit du fait d’une structuration juridique du collectif insuffisante, soit du fait de la dévalorisation des tâches nécessaires au bon fonctionnement du collectif.

Ainsi, le collectif d’indépendant semble être une réelle ressource pour les indépendants. Ils peuvent y trouver des ressources psychologiques, identitaires, financières ou de compétence, mais aussi techniques ou financières, ou une protection face au marché. Des freelances qui voudraient rejoindre ou créer un collectif devront néanmoins veiller à un ensemble d’éléments : tout d’abord, penser les questions de gouvernance en amont, tout en acceptant qu’elles devront être rediscutées. Il sera aussi nécessaire de clarifier les modalités de recrutement ou de renouvellement des effectifs du collectif. Ensuite, penser les questions administratives. Enfin, prévoir dès le début des mécaniques de résolution de conflit.

Références

Bhardwaj, A. et Sergeeva, A. (2023). Values‐based Trust as a Shift Parameter for Collective Organizing: The Case of Magnum Photos. Journal of Management Studies, 60(8), 2022‑2059. https://doi.org/10.1111/joms.12820

Bureau, M.-C. et Corsani, A. (2014). Du désir d’autonomie à l’indépendance : Une perspective sociohistorique. La Nouvelle Revue du Travail, (5). https://doi.org/10.4000/nrt.1844

Fondeur, Y. (2021). L’expérience d’un collectif de freelances du numérique : du coworking au » passage à l’échelle ». La Revue des Conditions de Travail, (12), 143‑152.

Lallement, M. (2015). L’âge du faire : hacking, travail, anarchie. Éditions du Seuil.

Lazega, E. (1999). Le phénomène collégial : Une théorie structurale de l’action collective entre pairs. Revue Française de Sociologie, 40(4), 639. https://doi.org/10.2307/3322853

A propos des auteurs

Vianney de Drouas est Président et co-fondateur de Collective.work, le premier réseau social professionnel dédié aux freelances. Lancée en 2021, la plateforme connecte plus de 500 000 indépendants aux entreprises. Auparavant, il a dirigé l’expansion internationale de la fintech Younited sur les marchés portugais et espagnol. Diplômé de l’emlyon business school, il figure au classement Forbes Europe “30 Under 30” 2023 (catégorie Impact Social).

Jean-Yves Ottmann est sociologue des organisations, docteur et HDR en sciences de gestion. Chercheur indépendant, il étudie l’organisation du travail des métiers autonomes ainsi que les nouvelles formes d’emploi qualifiées et a publié de nombreux articles dans des revues académiques à évaluation en double aveugle. Il accompagne les organisations sur leurs problématiques de R&D en sciences sociales ou de management et enseigne dans plusieurs institutions du supérieur.

 

Mots-clés : Innovation | societe partage moderation

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