08/04/2026
Procédé Industriel décarboné, ne manquons pas le système…
Jean-Pierre MICAËLLI
Avec l’Appel d’offres Grands Projets Industriels de Décarbonation (AO GPID) de 2025, l’État français a financé 7 projets pour un montant de 1,6 Mds d’Euros, avec l’objectif de réduire les émissions annuelles de 3,8 millions de tonnes de dioxyde de carbone de certaines usines. Dans le point d’étape de l’AO GPID en date du 13 février 2026, Roland Lescure précise : « La décarbonation de l’industrie française n’est pas une option, c’est une nécessité stratégique […] ». Cette décarbonation est un véritable défi scientifique, technique ou économique tant l’industrie repose, depuis la Révolution Industrielle, sur la combustion d’énergies fossiles (Aït el Hadj, 2024). La décarboner implique une bifurcation, un changement de trajectoire, une transition systémique. Soutenir l’innovation en matière de PID (Projets Industriels de Décarbonation) requiert une intervention publique d’envergure, constante et cohérente, combinant soutien à la recherche-développement, subventions d’investissement, normalisation ou fiscalité environnementale. Au-delà de l’actualité demeure une question de fond : comment conceptualiser le PID ? Nous défendons l’idée que la systémique offre en la matière des clefs théoriques et pratiques.
Le PID, les procédés industriels en général peuvent être considérés comme des instances de l’objet technique. Pour l’atomisme, les objets techniques sont des particules se mouvant dans un grand vide, comme le font leurs acheteurs potentiels, leurs critères de choix et les actions publiques. Contingente, instantanée, imprévisible, incontrôlable, l’association entre ces atomes peut induire une transition de phase. Des acheteurs potentiels reconnaissent un PID comme déterminant, en amplifient médiatiquement les promesses, spéculent à son sujet, l’acquièrent au plus vite, et par coalescence, d’un coup, toute l’industrie bifurque vers la décarbonation. En matière de recommandations, l’atomisme propose de conditionner de leurs critères de choix. Il décline la théorie du choix rationnel du consommateur dans le domaine technique ou industriel.
L’atomisme admet un fossé ontologique. La Terre est un système à la fois physique, biologique et chimique, la géosphère, mais pas les objets techniques, les acteurs mentionnés ci-dessus. Pour qui s’inscrit dans le « systémisme » de Mario Bunge (1919-2020) (2004), ce fossé est inacceptable. Soit l’univers et ses constituants forment système, soit aucun en est un. Admettre l’existence de la géosphère tout en déniant celle de la « technosphère » et de la « sociosphère » (Triclot, 2024) est incohérent. Le systémisme bungien n’est toutefois pas un simple holisme. Il envisage la structure de l’univers comme maillée, fibrée, mais aussi hiérarchisée. Si tout objet technique peut être individualisé, le comprendre ou agir sur lui suppose de prendre du champ, de le faire interagir avec des entités ou des processus externes, de le placer à l’intersection des sphères évoquées. Elles le modèlent ; en retour, il en subit et satisfait les contraintes. Ainsi, un PID rend un service, produire un certain type et volume de matière. Pour ce faire, il transforme des intrants ─matière, énergie─ et échange des informations avec d’autres objets, logiciels ou matériels, proches ou distants, afin d’être contrôlé. Pour fonctionner, ce PID requiert un réseau technique (technosphère) ; il n’en forme qu’un nœud. Ce PID est aussi implanté dans un espace donné, emploie un certain fonds de ressources naturelles, peut générer des atteintes environnementales (géosphère), requiert une chaine logistique conséquente, mais aussi des compétences opérationnelles pointues, une organisation de la production et du travail complexe (sociosphère). Le système d’intérêt n’est donc pas ce PID pris comme atome, mais comme entité en rapport nécessaire à la technosphère, à la géosphère et à la sociosphère.
On le constate : le systémisme technologique élargit notre champ de l’analyse. Il déplace aussi notre attention de l’aval du cycle de vie de l’objet technique vers son amont. En aval, cet objet prend la forme d’une solution concrète, finie, disponible sur étagère, avec sa marque, ses droits de propriété, son prix, son mode d’emploi, etc. En amont, il est une abstraction, un système à concevoir pouvant être réalisé, en conception aval, par différentes solutions concrètes. Agir sur le déploiement du PID suppose non seulement d’en conditionner l’achat (l’aval), mais aussi de cadrer sa conception amont, quitte à donner aux concepteurs les compétences pour assurer celle-ci.
Le cadrage évoqué peut s’appuyer sur un référentiel développé après la Seconde Guerre mondiale, à savoir l’Ingénierie Système (IS). L’IS propose aux concepteurs et à leurs managers une boîte à outils faite de concepts, d’un lexique, de processus, de méthodes, de bonnes pratiques, de normes, de techniques de modélisation, de schématiques, d’applications logicielles, de méthodologies facilitant la conception d’objets techniques compliqués, complexes, critiques et onéreux, par exemple des systèmes d’armes, des astronefs, des aéronefs, des navires, des automobiles, des gros équipements scientifiques. À mesure de l’avancement des travaux de l’active communauté des spécialistes du domaine, la boîte à outils de l’IS s’enrichit et se spécialise. Ici, la spécialisation la plus intéressante est l’IS durable (ISD), ou Sustainable systems engineering, un terme proposé en 1999 par Jason Levy, Keith Hipel et Marc Kilgour. L’ISD couvre la conception amont, exclue de l’écoconception « classique ».
L’ISD énonce certaines bonnes pratiques. La première est de contextualiser le PID à la manière dont nous l’avons fait plus haut, et ce à toutes les étapes de son cycle de vie (fabrication utilisation, maintenance, élimination). Il convient de générer à partir de cette contextualisation certaines exigences du PID, notamment celles relatives à son intégration ou sa conformité techniques, à son empreinte environnementale, à son inclusivité sociale. À ce point d’avancement de sa conception, le PID étudié demeure une boîte noire. On ignore de quoi il est constitué : seul importe son modelage externe. La troisième bonne pratique est d’entrer dans cette boîte noire en architecturant ses fonctions, son fonctionnement et ses défaillances. Il s’agit d’apprécier s’il forme un tout pertinent, capable de satisfaire les exigences retenues, et s’il est cohérent d’un point de vue structurel et comportemental, performances comprises. Idéalement, un PID fonctionnel assure bien les services attendus, dispose du juste nécessaire en matière de fonctions internes, celles-ci sont bien connectées aux objets techniques externes, il ne porte pas atteinte à la géosphère et se trouve socialement inclus. Pour architecturer les fonctions du PID, on raisonne par boucles, de sorte à rendre lisibles la génération d’énergie, la cogénération, le recyclage, la régénération, etc. Enfin, la quatrième et dernière bonne pratique vise à ne pas fermer d’emblée l’espace des solutions développées en conception aval. L’ISD est prudente, la décarbonation industrielle n’en étant qu’à ses balbutiements. Il est donc préférable d’élargir, de maintenir le spectre des solutions techniques. Placer le PID à développer par rapport aux procédés correspond à l’état de l’art, aux procédés de rupture, mais aussi aux solutions de basse technologie ou traditionnelles, serait une bonne idée.
Si l’ISD ouvre des perspectives pratiques plus larges que celles de l’atomisme, au bout de bientôt trois décennies, son bilan s’avère néanmoins décevant. L’ISD demeure une approche centrée sur l’ingénieur. Elle peine à inclure des parties prenantes pourtant actives en matière d’actions environnementales ou sociales. L’articulation de l’ISD avec la systémique et la génétique techniques se révèle insatisfaisante alors que ces approches portées par les historiens aident à baliser la technosphère, certains pans de la sociosphère, et à en comprendre la congruence entre leurs dynamiques respectives (Cotte, 2007). L’ISD est incapable d’embarquer des chercheurs de sciences de la nature étudiant d’emblée des systèmes, les simulant de façon dynamique à large échelle, comme c’est le cas des écologues ou des climatologues (Coutellect et Schmid, 2022). Si l’ISD est nécessaire à la conception des PID et dépasse les limites de l’atomisme technologique, elle ne couvre pas les domaines du développement durable, à ce jour, elle est donc loin d’être suffisante.
Références
Aït el Hadj, S. 2024. Transition écologique et mutation technologique. Londres, ISTE Editions Ltd.
AO GPID 2026. Industrie décarbonée, industrie compétitive Point d’étape sur l’action de l’État. Paris (FR), février 2026.
Bunge, M. 2004, Matérialisme et Humanisme : Pour surmonter la crise de la pensée, Montréal (CA), Liber.
Cotte, M. 2007. Le Choix de la révolution industrielle. Les entreprises de Marc Seguin et ses frères (1815-1835). Rennes, Presses Universitaires de Rennes.
Coutellec, L., Schmid, A-F. 2022. Modélisation, simulation, expérience de pensée : la création d’un espace epistémologique – Regards à partir des œuvres de Vernadsky et Poincaré. Dans Varenne, F. et al. (dir.), Modéliser et simuler – Tome 2. Paris, Éditions Matériologiques, 21-47.
Levy, J. K., Hipel, K. W., Kilgour, M. 1999. Systems for Sustainable Development: Challenges and Opportunities, Systems Engineering, 1(1) 31-43.
Triclot, M. 2024. « » Milieu », portrait d’une notion ». Dans Triclot, M. (Dir.), Prendre soin des milieux : Manuel de conception technologique. Paris (FR), Éditions Matériologiques 41-77.
L’auteur
Jean-Pierre MICAËLLI est Maître de conférences à l’iaelyon. Depuis les années 1990, ses travaux, à cheval entre a Gestion et le Génie industriel, portent sur l’ingénierie de systèmes complexes : ateliers flexibles, automobiles, aéronefs.