28/04/2026

L’économie politique de l’investissement à impact : entre régulation, marchés et création de valeur sociétale

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Ramzi BENKRAIEM

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Emmanuelle DUBOCAGE

Au cours de la dernière décennie, l’investissement à impact sociétal et environnemental est passé de la marginalité à un segment désormais structurant de la finance durable. L’investissement à impact peut être défini comme un investissement visant à générer, en plus d’un rendement financier, un impact social et environnemental positif, intentionnel et mesurable, se distinguant ainsi des approches ESG (Environmental, Social and Governance) ou ISR (Investissement Socialement Responsable) par une logique explicite de transformation et d’action (Forum pour l’Investissement Responsable).

Les estimations les plus récentes indiquent que ce marché atteint environ 1,57 trillion de dollars d’actifs sous gestion, mobilisés par plus de 3900 organisations à l’échelle mondiale. Cette expansion s’inscrit dans une dynamique de croissance soutenue, avec une progression annuelle significative des encours et une participation croissante d’acteurs institutionnels.

Cette montée en puissance reflète une transformation plus large de la manière dont investisseurs, entrepreneurs et décideurs publics envisagent le rôle du capital dans les économies contemporaines. Plutôt que de se concentrer exclusivement sur les rendements financiers, l’investissement à impact repose sur une logique d’intentionnalité et de mesurabilité, visant à produire simultanément des performances financières et des résultats sociaux et environnementaux. Ce faisant, il contribue à reconfigurer les fondements normatifs de la finance, en interrogeant la finalité même de l’allocation du capital et son inscription dans les dynamiques sociétales.

La finance durable à la croisée des chemins

Le développement de ce segment financier demeure fragile, notamment dans un contexte géopolitique engendrant de nombreuses incertitudes. À cela s’ajoute la position climato-sceptique de la première puissance mondiale, se concrétisant par un rejet des engagements multilatéraux ‒ notamment le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris ‒ ainsi que par une opposition aux régulations environnementales jugées contraignantes.

En Europe, l’architecture réglementaire entourant la finance durable a évolué rapidement ces dernières années. Des initiatives telles que la taxonomie européenne, la directive sur le reporting de durabilité des entreprises (CSRD) et la directive relative au devoir de vigilance en matière de durabilité (CSDDD) ont été conçues pour améliorer la transparence et limiter les risques de greenwashing sur les marchés financiers. Toutefois, des évolutions récentes illustrent les tensions entourant ces réformes. À la fin de l’année 2025, les responsables politiques européens se sont accordés sur des mesures visant à simplifier les obligations de reporting en matière de durabilité et les exigences de diligence raisonnable, afin de réduire les charges réglementaires et d’améliorer la compétitivité (Consilium). Des initiatives telles que la taxonomie européenne (Règlement (UE) 2020/852 adopté le 18 juin 2020), la directive sur le reporting de durabilité des entreprises ‒ Corporate Sustainability Reporting Directive (Directive (UE) 2022/2464 du 14 décembre 2022) ‒ et la directive relative au devoir de vigilance en matière de durabilité ‒ Corporate Sustainability Due Diligence Directive (formellement adoptée en 2024) ‒ ont été conçues pour améliorer la transparence et limiter les risques de greenwashing sur les marchés financiers (European Commission, 2020, 2022, 2024). Toutefois, des évolutions récentes illustrent les tensions entourant ces réformes : entre octobre et décembre 2025, le Conseil de l’Union européenne et la Commission ont engagé un agenda de simplification visant à alléger les obligations de reporting et de diligence raisonnable, dans une logique de compétitivité et de réduction de la charge réglementaire (Conseil de l’UE, 2025 ; Commission européenne, programme de travail 2025-2026).

Ces ajustements s’inscrivent dans le cadre plus large des réformes dites « omnibus » de l’agenda européen de la finance durable. Bien qu’elles visent à rationaliser les règles existantes, certains critiques soulignent que la réduction des obligations de reporting pourrait affaiblir la transparence et générer de nouvelles incertitudes pour les investisseurs et les entreprises engagés dans des stratégies de durabilité (Clarity AI, 2025). Ce débat reflète un défi structurel de la finance durable : arbitrer entre l’exigence de crédibilité réglementaire ‒ indispensable pour limiter le greenwashing ‒ et les contraintes liées à la complexité administrative et à la compétitivité économique.

Parallèlement aux évolutions réglementaires, les dynamiques récentes des marchés financiers internationaux mettent en évidence une tension d’une autre nature. Si les encours de la finance durable continuent de progresser ‒ atteignant près de 3,9 à 4,1 trillions de dollars en 2025 ‒ cette croissance apparaît de plus en plus déconnectée des flux d’investissement, étant en partie soutenue par des effets de valorisation plutôt que par de nouveaux apports de capitaux (Morgan Stanley, 2025). En effet, l’année 2025 marque un retournement significatif : les fonds durables ont enregistré des sorties nettes comprises entre 60 et 86 milliards de dollars, après plusieurs années de flux positifs, tandis que les fonds traditionnels continuaient d’attirer des capitaux (Morgan Stanley, 2025). Cette divergence entre croissance des encours et contraction des flux illustre un décalage croissant entre l’affichage stratégique de la finance durable et les comportements effectifs des investisseurs.

Dans ce contexte, l’investissement à impact occupe une position particulièrement intéressante. Contrairement à de nombreuses stratégies d’investissement ESG qui se contentent principalement d’intégrer les risques environnementaux ou sociaux dans l’analyse financière, l’investissement à impact vise explicitement à financer des activités générant des résultats sociétaux positifs et mesurables, ce qui implique un niveau plus élevé d’intentionnalité et de responsabilité.

Vers une nouvelle conception de la valeur économique

L’une des caractéristiques les plus distinctives de l’investissement à impact est sa capacité à stimuler l’innovation non seulement dans les entreprises de production, mais également au sein de la finance elle-même. Parce que les investisseurs à impact cherchent à évaluer à la fois la performance financière et les résultats sociétaux, les indicateurs financiers traditionnels se révèlent souvent insuffisants. Cela a conduit au développement de nouveaux cadres de mesure visant à capturer la valeur sociale, les résultats environnementaux et les transformations systémiques de long terme. Des concepts tels que le Social Return on Investment (SROI) ou les cadres de mesure d’impact développés par des organisations comme le Global Impact Investing Network cherchent ainsi à quantifier la valeur plus large créée par les investissements.

Le défi reste néanmoins considérable. Les impacts sociaux et environnementaux sont, par nature, complexes, de long terme et souvent difficiles à attribuer à une intervention unique. Leur mesure exige des innovations méthodologiques, mais aussi une évolution de la conception de la valeur au sein de nos sociétés capitalistes contemporaines.

Investissement à impact et essor de l’entrepreneuriat durable

La croissance de l’investissement à impact est étroitement liée à un autre phénomène important : l’émergence d’un entrepreneuriat orienté par une mission. Dans de nombreux secteurs et régions, une nouvelle génération d’entrepreneurs développe des entreprises conçues pour répondre à des défis sociétaux, qu’il s’agisse d’énergie propre, d’agriculture durable, de santé inclusive ou d’éducation numérique.

Pour ces entrepreneurs, l’accès à des financements adaptés demeure l’un des principaux obstacles à la croissance. Les investisseurs traditionnels peuvent hésiter à soutenir des entreprises dont les rendements financiers sont incertains ou dont les objectifs d’impact dépassent la logique de rentabilité financière. Les investisseurs à impact peuvent jouer un rôle important pour combler cet écart. En combinant ressources financières, accompagnement stratégique et réseaux, ils contribuent à faire croître des entreprises capables d’apporter des solutions à des problèmes sociaux et environnementaux complexes. En ce sens, l’investissement à impact participe à la transformation des écosystèmes entrepreneuriaux. Cependant, cette relation soulève également des questions importantes en matière de dérives et de gouvernance.

Le risque croissant d’impact washing

 

La dérive de l’investissement à impact est celle de l’impact washing, c’est-à-dire le fait que certains investisseurs adoptent le langage de l’impact sans modifier en profondeur leurs pratiques d’investissement. Dans un paysage financier déjà saturé de labels ESG, il devient difficile de distinguer les stratégies d’impact authentiques des simples discours marketing.

La question de la mesure de l’impact devient alors centrale pour la crédibilité du secteur. Sans méthodologies robustes capables de démontrer des résultats sociétaux réels, l’investissement à impact risque de perdre son identité propre. Mais comment mesurer ? Le volet qualitatif est souvent le seul à même d’appréhender ces dimensions, mais il présente des limites majeures pour l’arbitrage financier, car, par essence, il ne peut être pleinement standardisé.

 

Une autre question essentielle concerne la gouvernance : qui détermine ce qui constitue réellement un « impact positif » ?

 

Traditionnellement, la gouvernance d’entreprise s’est concentrée sur la maximisation de la richesse des actionnaires. L’investissement à impact introduit une perspective différente en mettant l’accent sur les intérêts d’un ensemble plus large de parties prenantes. Certains chercheurs soutiennent ainsi que les fonds d’investissement à impact devraient intégrer la perspective des bénéficiaires et des parties prenantes vulnérables dans les processus d’investissement, de suivi et de choix des indicateurs extra-financiers. Cette idée remet en question les modèles conventionnels de gouvernance des entreprises et de la finance. Elle soulève des questions fondamentales concernant la représentation, la responsabilité et la distribution du pouvoir décisionnel au sein des écosystèmes d’investissement.

 

Un champ encore en construction

 

L’investissement à impact occupe donc une position à la fois centrale et incertaine dans la finance contemporaine. D’un côté, le secteur a connu une croissance remarquable, mobilisant des volumes importants de capital et stimulant l’innovation dans la finance et l’entrepreneuriat. De l’autre, il fait face à des défis significatifs : améliorer les standards de mesure, renforcer les structures de gouvernance et maintenir sa crédibilité dans un environnement de plus en plus politisé.

 

En définitive, l’avenir de l’investissement à impact dépendra non seulement de l’ampleur des capitaux qu’il parvient à mobiliser, mais aussi de l’intégrité des principes qui le sous-tendent. S’il réussit, l’investissement à impact pourrait contribuer à redéfinir le rôle de la valeur économique, et donc de la finance, dans la réponse aux grands défis sociaux et environnementaux du XXIᵉ siècle. S’il échoue, il pourrait simplement constituer un nouvel épisode dans la longue histoire des innovations financières qui promettaient une transformation profonde mais n’ont finalement produit que des changements marginaux. Le débat actuellement en cours autour de la finance durable montre que la réponse reste, pour l’instant, largement ouverte.

 

A propos des auteurs

Prof. Ramzi BENKRAIEM est le responsable de recherche du département de comptabilité, contrôle de gestion et économie et Professeur à Audencia Business School. Il est titulaire d’un Doctorat de Toulouse School of Management et d’une Habilitation à Diriger des Recherches de l’Université de Bretagne-Occidentale. Ses centres d’intérêts en recherche s’inscrivent principalement dans les champs de la comptabilité, de la finance et de l’économie. Il a publié de nombreux articles dans des revues scientifiques aussi bien nationales qu’internationales.

 

Prof. Emmanuelle DUBOCAGE est full professor à l’emlyon BS dans le département Comptabilité et Finance d’entreprise. Elle enseigne la finance d’entreprise, le chiffrage de Business Plan et l’impact Investing. Elle a publié dans de nombreuses revues internationales et a écrit des ouvrages pédagogiques et de recherche. Ses centres d’intérêt sont liés au financement de l’innovation et à l’investissement à impact environnemental et sociétal. Elle est également membre du comité de mission de l’emlyon BS.

 

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