26/06/2026

L’eau de notre planète bleue est sous pression : comment sauver un bien commun, circulant, vital ?

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Le nom de « planète bleue » a été donné à la terre suite à ses premières vues depuis l’espace, témoignant de la présence exceptionnelle de l’eau sur sa surface, une ressource vitale pour les écosystèmes et les sociétés humaines. Mais la situation de cette ressource, en particulier l’eau douce, a pris un tournant dramatique, qualifié même de « faillite mondiale de l’eau » par un rapport que vient de publier l’Université des Nations Unies (Madani, 2026) : sur les cinquante dernières années, la majorité des grands lacs du monde ont vu leur superficie diminuer, un tiers des cours d’eau ont subi des réductions importantes de débit, 35% des zones humides ont disparu, la masse des glaciers a diminué de près de 30%, près de 70% des aquifères mondiaux sont à la baisse, et dans de nombreuses régions la qualité de l’eau disponible se dégrade du fait de sa pollution ou salinisation… Les conséquences sont catastrophiques pour la biodiversité, avec, par exemple, une réduction de près de 75% des populations des écosystèmes aquatiques. Elles le sont aussi pour les populations humaines : environ 2,2 milliards de personnes n’ont toujours pas accès à l’eau potable, près de 4 milliards vivent avec des pénuries d’eau pendant au moins un mois chaque année, et les conflits autour de l’eau se multiplient dans le monde comme en témoigne l’Observatoire du Pacific Institute. En France les « batailles de l’eau » sont aussi d’actualité : en Poitou pour le réservoir de Sainte-Soline, en Bretagne pour la préservation de zones de captage. Comment expliquer la dégradation aussi rapide de cette ressource ? Quelles solutions et innovations pour maintenir l’habitabilité de notre « planète bleue » ?

 

Une pression anthropique qui s’amplifie

 

A l’origine de cette mise sous pression de l’eau sur la planète, un modèle de développement économique qui n’assure pas la reproduction d’une de ses ressources vitales. D’une part, la croissance démographique, économique et urbaine se traduit par une augmentation des besoins en eau douce, pour les consommations domestiques, industrielles, agricoles, énergétiques ou même de loisirs. Pour y faire face, on choisit de construire de nouvelles infrastructures, des équipements et réseaux plus importants afin de garantir une offre à la hauteur des besoins pour des usages inchangés. Ces choix entraînent une absence de réflexion sur les usages, leur localisation et la prise en compte de leurs interactions dans une économie circulaire. D’autre part, le changement climatique, conséquence de ce même modèle de développement, accentue les pressions sur l’eau. La hausse des températures entraîne une augmentation de la consommation d’eau par les plantes, les animaux et les humains, mais aussi une évaporation accrue des sols et des eaux de surface, et des besoins croissants pour l’agriculture (Ollat, Touzard, 2024) et de nombreuses activités industrielles et énergétiques. Par ailleurs, les changements de la répartition spatiale et temporelle des pluies, l’élévation du niveau de la mer et la multiplication d’événements extrêmes accroissent les risques pour les activités humaines, modifient la circulation de l’eau dans les territoires et donc in fine sa disponibilité là où les usages actuels l’attendent. Ces évolutions s’amplifient mutuellement et renforcent les tensions dans l’accès à l’eau, engendrant d’importantes inégalités géographiques et sociales à l’échelle mondiale.

 

Innover pour un bien commun, circulant, intersectoriel

 

Mais cette situation de tensions majeures dans l’accès à l’eau suscite aussi la recherche de solutions et d’innovations, en particulier aux échelles locales où une meilleure adéquation des usages à la disponibilité durable de la ressource et aux besoins réels des populations pourrait réduire la pression. La gestion de l’eau constitue de fait un domaine particulier d’innovation : l’eau doit d’abord être considérée comme un bien commun, dont l’accès est à la fois un « droit fondamental indispensable à la pleine jouissance du droit à la vie et de tous les droits humains » (Nations Unies, 2010), et soumis à une rivalité entre ses usages. La gestion de ce bien commun est un domaine d’innovation où les solutions techniques et organisationnelles sont étroitement liées à des choix institutionnels, à des enjeux politiques (choix de priorisation entre secteurs et entre usages) et de justice sociale. L’eau est aussi un bien qui circule sur la planète sous différents états (gazeux, liquide, ou même solide), dans différents environnements (surface, sous-sol, atmosphère) et avec des caractéristiques variées quant à sa qualité et son accessibilité pour les populations. Cette circulation crée des interdépendances entre les usages affectant l’efficacité des innovations. Par exemple, une innovation dans la réutilisation des eaux usées peut favoriser le développement d’une économie circulaire, avec en aval des innovations en matière d’irrigation, en amont dans les usages domestiques, mais elle peut aussi contribuer à l’assèchement de cours d’eau si elle ne fait qu’amplifier la consommation, en l’absence de règles appropriées. Cette circulation de l’eau donne une dimension territoriale particulière aux innovations pour sa gestion. Celles-ci doivent tenir compte des caractéristiques locales d’un hydrosystème, mais aussi des spécificités économiques, politiques et culturelles de chaque territoire. Enfin, la disponibilité et la qualité de l’eau impactent également les écosystèmes et la conservation de la biodiversité. L’innovation dans la gestion de l’eau est donc multisectorielle, orientée par les politiques de l’eau, mais aussi par les politiques agricoles, énergétiques, sanitaires, industrielles et environnementales.

Illustration : CR

Gouverner l’eau par les connaissances, la créativité et la coopération à différentes échelles

 

Sur les dernières décennies, un des enseignements majeurs des recherches en sciences sociales sur la gestion de l’eau a été de porter un regard critique sur une vision trop technique et managériale qui prévalait au XXème siècle dans de nombreux projets d’aménagements hydrauliques et de gestion urbaine de l’eau. En explorant la diversité des pratiques, règles et arrangements institutionnels autour de l’eau à travers le monde, ces travaux ont montré les limites des gestions « top down », mais aussi de certains modèles visant à promouvoir une gestion communautaire, en particulier dans les pays du Sud (Cleaver, Whaley, 2018). L’innovation technique et organisationnelle reste bien sûr une clé pour améliorer le suivi de l’état des ressources, la planification ou la tarification, favoriser les usages économes ou la préservation des écosystèmes et cycles de l’eau. L’implication des usagers, des communautés locales et de leurs savoirs reste également plus que jamais indispensable pour assurer une gestion durable de l’eau, réaliser des ajustements pour pallier ces lacunes, préserver l’accès à l’eau, entretenir les infrastructures et gérer la distribution. Mais l’enjeu politique dans de nombreux pays est de construire une gouvernance multi-échelle, susceptible d’innover, pour mieux prendre en compte les relations intersectorielles et les enjeux démocratiques, ou encore les situations de crise. Au-delà des aspects technologiques, organisationnels et institutionnels, les innovations dans la gestion de l’eau ont bien une triple dimension sociale : elles doivent répondre aux enjeux de justice dans l’accès à l’eau, mettre en œuvre des méthodes qui favorisent la participation et la coopération, et s’ajuster aux représentations et valeurs qui forment la base de la relation de la société avec l’eau, appelant à un nouveau « contrat social » sur l’eau (Barreteau, Bouleau, 2023) qui pourrait changer les comportements vers une plus grande sobriété collective.

 

Mobiliser la recherche et la société pour sauver notre planète bleue

 

L’urgence est en effet à la mobilisation de tous. Les rapports internationaux et la perspective des futurs sommets mondiaux de l’eau de 2026 et 2028 le rappellent. Une série d’ouvrages récents témoigne de l’engagement des scientifiques (Servat, 2025 ; Bouarfa et al., 2025), tout comme les derniers numéros des revues Innovations et Journal of Innovation Economics & Management, appelant à une collaboration renforcée entre les scientifiques travaillant sur l’eau (water studies) et ceux qui étudient et accompagnent l’innovation (innovation studies). Au-delà des instances internationales et des scientifiques, les décideurs politiques, les citoyens et usagers expriment aussi cette urgence d’agir, même si les contraintes économiques du court terme, les guerres ou replis identitaires semblent aujourd’hui la repousser tragiquement. Il faut le redire plus que jamais, une réévaluation stratégique majeure doit être engagée pour sauver l’eau de notre planète bleue et la vie dont elle est une condition première !

 

Dans ce sens les recommandations aux décideurs politiques du rapport de l’Université des Nations Unies (Madani, 2026) suggère une démarche pour « redéfinir le défi de la gouvernance de l’eau dans une ère post-crise » : i) reconnaître les limites et les pertes des écosystèmes aquatiques ; ii) donner la priorité à la protection des zones humides, aquifères, des écosystèmes, des sols, des glaciers, etc.) ; iii) modérer et réaffecter la demande et les utilisations de l’eau en fonction des capacités dégradées des systèmes, tout en garantissant les besoins humains fondamentaux et les services essentiels ; iv) protéger les populations les plus vulnérables et intégrer plus explicitement les questions de justice et d’équité ; v) transformer les secteurs les plus consommateurs d’eau, en particulier l’agriculture, qui doit développer des pratiques agroécologiques et plus économes ; vi) diversifier les économies et dissocier la croissance de l’utilisation de l’eau ; vii) intégrer les questions d’atténuation et d’adaptation au changement climatique ; viii) mettre en place des institutions pour assurer une gestion adaptative et responsable aux niveaux local, national et international.

 

Références

Barreteau, O., Bouleau, G. (2023). Eau: qui perd, qui gagne ?, Natures Sciences Sociétés, 31(1), 1-2.

Bouarfa, S., Montginoul, M., Pelte, T., Sauquet, E. (2025), Comment partager l’eau en France à l’ère de l’anthropocène ?, Versailles, éditions Quae.

Cleaver, F., Whaley, L. (2018), Understanding Process, Power, and Meaning in Adaptive Governance, Ecology and Society, 23(2), 49.

Madani, K. (2026), Global Water Bankruptcy: Living Beyond Our Hydrological Means in the Post-Crisis Era, United Nations University Institute for Water, Environment and Health, Richmond Hill, Canada.

Ollat, N., Touzard, J.-M. (Eds.) (2024), Vigne, vin et changement climatique, Versailles : éditions QUAE, 280 p. Quae-open

Servat, E. (2025), Le grand défi de l’eau, Editions Harper Collins.

Les auteurs

Olivier BARRETEAU est chercheur INRAE en Sciences de l’eau à l’UMR G-eau de Monpellier, Directeur adjoint du Centre UNESCO ICIReWaRD. Ses recherches portent sur la gestion adaptative et concertée de l’eau et des territoires dans le contexte du changement global. Il met en avant des démarches interdisciplinaires associant modélisation participative et simulation sociale, pour favoriser les collaborations à long terme entre usagers de l’eau, décideurs et chercheurs.

 

Frances CLEAVER est professeur émérite de Political Ecology à l’Université de Lancaster (UK). Ses recherches portent sur la gouvernance des ressources naturelles, notamment l’eau, avec de nombreux terrains en Afrique subsaharienne. Elle met l’accent sur le rôle des institutions qui façonnent les dynamiques sociales et de pouvoir à différentes échelles, tout en influençant l’accès aux ressources, une analyse quelle a promue à travers le concept de « bricolage institutionnel ».

 

Jean-Marc TOUZARD est économiste, Directeur de Recherche INRAE à l’UMR « Innovation » de Montpellier. Il étudie les processus d’innovation qui transforment les systèmes agricoles et alimentaires, face aux enjeux de sécurité alimentaire et d’adaptation au changement climatique. Il a notamment coordonné avec Nathalie Ollat le programme LACCAVE sur l’adaptation des vignobles français au changement climatique.

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