20/08/2026
Gestion durable des terres et inefficience dans l’adoption des technologies agricoles
Babacar NDIAYE
La gestion durable des terres (GDT) constitue un pilier essentiel pour assurer la productivité agricole à long terme, la sécurité alimentaire et la résilience face aux changements climatiques, particulièrement en Afrique subsaharienne. Elle regroupe un ensemble de pratiques et technologies visant à préserver la fertilité des sols, réduire l’érosion, améliorer la conservation de l’eau et minimiser la dégradation des ressources naturelles. Ces pratiques incluent notamment l’agroforesterie, les techniques de conservation des sols, l’utilisation d’engrais organiques, le paillage, et les aménagements antiérosifs. En France, le concept de GDT s’aligne principalement sur l’Agriculture de Conservation des Sols (ACS) qui repose sur trois piliers : la perturbation minimale du sol, la couverture permanente du sol et la diversification des cultures.
Pourtant, malgré les bénéfices reconnus sur le plan agronomique, environnemental et économique, l’adoption de ces technologies par les petits exploitants agricoles reste faible et souvent éphémère. De nombreux projets de développement observent un taux d’adoption limité. En France, bien que mieux soutenue par la Politique Agricole Commune (PAC) et l’initiative « 4 pour 1000 », l’ACS reste également marginale. Cette inefficience dans l’adoption des technologies de gestion durable des terres représente un paradoxe majeur pour le développement d’une agriculture moderne.
Agriculture et richesse durable selon les Physiocrates
Les Physiocrates, au milieu du XVIIIe siècle, considéraient l’agriculture comme le fondement exclusif de la richesse durable. Dirigés par François Quesnay (1694-1774), ils représentent la perspective la plus proche d’une conception « durable » de l’agriculture au sein des penseurs classiques. D’une part, ils considèrent que l’agriculture est la seule activité productive, car elle engendre un surplus grâce à la bienveillance de la nature. D’ailleurs, le tableau économique de Quesnay (1758) représente de manière systématique la circulation des richesses : les agriculteurs, considérés comme la classe productive, génèrent le surplus qui alimente les propriétaires fonciers ainsi que les artisans. Cette approche met en exergue une gestion durable sous-jacente : en l’absence de soins apportés à la terre, le produit net tend à diminuer, mettant ainsi en péril la prospérité à long terme. C’est pourquoi les Physiocrates soutiennent une agriculture intensive qui demeure néanmoins en harmonie avec les cycles naturels et dans laquelle la nature « collabore » bénévolement avec l’homme.
L’agriculture à l’heure de la modernisation
À l’heure actuelle, l’agriculture moderne se trouve face à des enjeux importants, parmi lesquels figurent l’adoption des innovations, la productivité insuffisante des cultures, aggravée par l’inefficacité des technologies agricoles ainsi que par la persistance de pratiques traditionnelles qui nuisent aux ressources naturelles.
En France, comme dans la plupart des pays développés, l’Etat promeut l’agriculture de précision et l’intégration du numérique. Il s’agit d’utiliser, d’une part, des outils modernes (drones, capteurs, GPS/GNSS pour guidage automatique, satellites, logiciels de gestion, robots, etc.) et d’autre part, des logiciels spécialisés grâce à l’accès à internet. Cette situation est observée à l’échelle mondiale, sauf en Afrique subsaharienne, où les initiatives de recherche et de développement n’ont pas encore conduit à des solutions concrètes et durables largement acceptées. En dépit du potentiel agronomique de plusieurs innovations, telles que les semences améliorées, la fertilisation organique, les techniques de conservation des ressources en eau et des sols, ainsi que la rotation des cultures, le taux d’adoption de ces pratiques reste insuffisant. Divers facteurs, tels que la dégradation des sols, un niveau de mécanisation insuffisant et l’intensification des aléas climatiques, participent à la faible productivité agricole observée dans cette région.
Photo : Vladimir Srajber
Pratiques de gestion durable des terres
L’adoption de pratiques de gestion durable des terres constitue une approche prometteuse pour remédier à ces inefficacités, en renforçant la résilience des systèmes agricoles et en améliorant la productivité de manière écologique. Cette approche englobe des méthodes visant à optimiser l’utilisation des ressources naturelles et à réduire l’impact environnemental, tout en favorisant des rendements durables à long terme. Ces pratiques incluent l’agriculture de conservation, l’agroécologie, l’agriculture biologique ainsi que l’agriculture climato-intelligente, toutes élaborées dans le but d’accroître les rendements tout en réduisant les impacts environnementaux néfastes. Elles ont pour objectif une intensification écologique fondée sur une utilisation optimale des fonctions écosystémiques de régulation, ce qui requiert des adaptations complexes, riches en connaissances, et adaptées à chaque territoire. La transition vers de telles pratiques requiert une transformation fondamentale des systèmes agricoles afin de redéfinir les objectifs de production et de consommation, en dépassant le seul objectif d’augmentation de la productivité. C’est dans ce cadre que le concept d’intensification durable se présente comme une stratégie essentielle, ayant pour objectif de concilier l’accroissement de la productivité agricole avec la préservation des ressources naturelles et la durabilité environnementale.
Orientations pour les politiques agricoles
Les priorités d’investissement s’orientent à deux niveaux. D’une part, il y a l’optimisation des cycles biogéochimiques c’est-à-dire la maîtrise des processus de circulation et de recyclage des éléments chimiques essentiels. Ces cycles maintiennent l’équilibre des écosystèmes en rendant les nutriments disponibles pour les humains, les plantes, les animaux et les micro-organismes.
D’autre part, il y a la réduction des besoins en ressources limitantes à la fois naturelles (disponibilité physique des éléments) et anthropiques (perturbation des cycles par l’activité humaine, surtout depuis la modernisation agricole). Cette approche holistique, qui valorise également le savoir-faire local et les relations sociales non salariales, est essentielle pour construire des systèmes agricoles résilients face aux crises climatiques, alimentaires et écosystémiques. Elle permet de réduire la dépendance aux intrants externes tout en améliorant l’autonomie des producteurs, s’inscrivant ainsi dans une démarche de résilience face aux aléas climatiques.
L’agroécologie, en tant qu’approche systémique, intègre les dimensions sociales, économiques et politiques pour concevoir des systèmes alimentaires durables, soulignant l’importance de la diversification agricole à l’échelle du champ et du paysage. Cette diversification, incluant la polyculture et les cultures intercalaires, renforce la résilience des exploitations en améliorant la sécurité alimentaire et la conservation de la biodiversité, tout en réduisant la dépendance aux intrants chimiques. Cette démarche est cruciale non seulement pour la conservation de la biodiversité et l’atténuation du changement climatique, mais aussi pour la transformation des systèmes alimentaires à toutes les échelles ; un impératif qui nécessite une reconnaissance urgente par les scientifiques et les décideurs politiques.
En conclusion, afin de réaliser pleinement le potentiel des transitions agroécologiques, il est essentiel que les services de vulgarisation agricole assument un rôle de facilitateur dans les processus d’innovation et de négociation. Cela nécessite un soutien constant ainsi que des ressources appropriées pour ces agents, afin qu’ils soient en mesure d’accompagner efficacement les agriculteurs dans l’adoption de pratiques variées et résilientes. Cette initiative participe également à la préservation des ressources naturelles et à l’amélioration de la résilience alimentaire face aux défis posés par le changement climatique.
L’auteur
Babacar NDIAYE exerce en tant qu’enseignant-chercheur en sciences économiques au sein de l’Université Amadou Mahtar Mbow de Dakar. Expert en économie industrielle, en économie de la connaissance et en économie de l’innovation, il appartient au Réseau de recherche sur l’Innovation (RRI) et a créé le Réseau de Recherche sur l’Innovation Sud du Sahara (RRI2S).