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La recherche fondamentale forge l’innovation

 

Il ne devrait échapper à personne que, de nos jours, le système de recherche et d’innovation constitue un élément central de la puissance économique, culturelle et géopolitique des nations. L’actuelle pandémie due à un coronavirus a servi de révélateur des différences d’efficacité des institutions de recherche et des entreprises des pays susceptibles de mettre au point un vaccin. Ainsi, le système français n’a pas brillé dans la course au brevet sur la méthode la plus innovante qui est une application des connaissances sur l’ARN messager – alors même que sa découverte fut faite par trois Français couronnés par le prix Nobel en 1961, que l’Institut Pasteur est mondialement connu pour ses compétences en matière de vaccins, et qu’une firme comme Sanofi fait partie des « big pharma » mondiaux, également très active sur ce domaine.

Il est manifeste que l’ensemble des activités de recherche et d’innovation forme un système très complexe dont le comportement n’est pas facile à anticiper. Les politiques en la matière sont donc délicates à concevoir et à appliquer. Hélas il n’est pas rare que la « pensée linéaire » y soit appliquée, amenant à des bévues pouvant être dramatiques à long terme. Ainsi, penser la « valorisation de la science » comme un travail d’application de la science fondamentale déjà faite et une erreur. Les relations entre recherche fondamentale (menant à des découvertes), recherche appliquée (menant à des inventions) et développement industriel et commercial (menant à des innovations) sont extrêmement imbriquées. D’où l’erreur stratégique au niveau d’un Etat de favoriser systématiquement l’appliqué au dépens du fondamental, avec l’argument implicite que la nation préfère le développement économique à la gloire de la science. Pour ne donner qu’un exemple, toujours en relation avec le Covid, les équipements de recherche et les équipes dédiées constituées pour la recherche en biologie fondamentale (en cryomicroscopie) ont pu être immédiatement mis à contribution pour déchiffrer les structures moléculaires à la surface du virus. On disposait de quatre équipements de ce type en France, contre vingt à trente dans des pays voisins comme l’Allemagne et le Royaume-Uni.

Il y a cependant une règle simple qui est toujours valable statistiquement, c’est que les découvertes scientifiques sont liées à l’effort de recherche dans la durée. Il est très difficile d’anticiper les découvertes qui seront faites et encore moins leurs retombées pratiques, mais c’est comme au loto : seuls ceux qui ont joué peuvent gagner. De ce point de vue, la déprise scientifique orchestrée par plusieurs gouvernements successifs en France depuis le tournant du millénaire a beaucoup affecté la compétitivité nationale.

La politique française a obtenu quelques résultats en matière de recherche privée grâce à un recours massif au Crédit Impôt Recherche (CIR), mais de larges pans de la recherche publique ont été délaissés. Or un bon système national de recherche et d’innovation a besoin autant d’une recherche fondamentale puissante et libre que d’un secteur privé audacieux en matière d’innovation. Les arbitrages budgétaires défavorables à la science fondamentale partent à notre avis d’une idée simpliste des relations entre science, technologie et applications commerciales. Ils sont contre-productifs pour l’innovation elle-même.

La mesure précise de ces politiques et leur comparaison internationale demandent un effort de compréhension théorique, mais aussi statistique. Il faut par exemple bien distinguer le financement publique de la recherche (qui comprend aussi le CIR, une aide à la recherche privée) et l’exécution publique de la recherche, à savoir celle des organismes comme le CNRS ou le CEA et celle de l’université. On peut accroître la dépense publique tout en diminuant l’exécution publique.

Quant aux comparaisons internationales, elles sont essentielles à faire mais difficiles à interpréter, car les acteurs ne sont pas exactement les mêmes, tout en portant les mêmes noms. Ainsi, les universités sont pensées en France comme faisant partie du secteur public, ce qui n’est pas le cas dans beaucoup de pays plus « libéraux » et moins centralistes que la France. Le modèle international présente trois grands acteurs de la recherche (public labs, universities, firms) et ne se contente pas d’opposer public et privé.

Si l’on rentre dans le détail des activités au sein du continuum qui va de la recherche fondamentale à l’innovation, il faut aussi tenir compte du fait que certains pays possèdent des institutions qui n’existent pas ailleurs. Ainsi, l’industrie allemande a la chance de disposer des services du réseau des instituts Fraunhofer qui comblent le maillon manquant entre la recherche fondamentale et les domaines d’application. Du coup, il est beaucoup moins nécessaire dans ce pays d’inciter des chercheurs universitaires à faire eux-mêmes la « valorisation ». Et parfois cela vaut mieux que de faire de la RANA (recherche appliquée non applicable) ! En revanche, le système français, assez efficace, des laboratoires mixtes entre les organismes et la recherche universitaire n’existe pas en Allemagne.

Par Jean-Alain Héraud

Université de Strasbourg (BETA, UMR Unistra-CNRS, Université de Lorraine et INRAE)

Président de l’Association de Prospective Rhénane (APR)

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Titre: L’organisation et la valorisation de la recherche

 

 

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Problématique européenne et étude comparée de la France et de l’Allemagne