07/09/2026

Agriculture écologique et technologiques numériques : convergence ou contre-sens ?

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Eléonore SCHNEBELIN

Ces dernières années, les crises agricoles se manifestent régulièrement et parfois violemment : pertes de production liées au changement climatique (sécheresses, inondations, etc.) de plus en plus fréquentes (1), crises sanitaires en élevage ou encore mouvements sociaux d’agriculteurs et agricultrices réclamant notamment une meilleure rémunération de leur travail (2). Face à ces crises, la nécessité de faire évoluer les modèles agricoles apparaît évidente. Des débats et controverses existent cependant sur la manière de mettre en œuvre le changement nécessaire, renvoyant à divers paradigmes. Certains proposent d’optimiser les pratiques agricoles et d’en améliorer l’efficience. D’autres proposent de reconcevoir plus en profondeur les systèmes agri-alimentaires pour faciliter les services écosystémiques et accroître la régulation biologique et la robustesse de ces systèmes. Une partie de ces débats porte sur la place des nouvelles technologies, et notamment des technologies numériques, dans cette écologisation de l’agriculture. Une diversité d’acteurs souligne les opportunités du numérique pour une agriculture plus écologique. Microsoft propose une « agriculture basée sur les données » pour « augmenter la production alimentaire mondiale d’ici à 2050 », « accroître la productivité de l’exploitation » et « réduire les coûts » (3). La FAO voit dans le développement du numérique, une solution aux enjeux socio-économiques des mondes ruraux (4). En France, le rapport Agriculture Innovation 2025 proposait de soutenir le développement de technologies numériques, qui permettraient d’atteindre une meilleure efficacité et diminueraient ainsi la pollution liée aux pratiques agricoles tout en améliorant la compétitivité du secteur (5).

 

Ainsi, capteurs, robots, drones, outils numériques d’aide à la décision, stations météo connectées, logiciels de gestion d’exploitation ou encore plateformes collaboratives sont regroupés derrière le concept d’« Agriculture Numérique », qui se structure comme une promesse techno-scientifique, qui annonce l’avènement d’une agriculture qui produit plus et mieux ; d’un secteur de l’Agtech compétitif ; d’une agriculture plus collaborative et d’agriculteurs plus autonomes (6). La mise en avant de cette promesse par une diversité d’acteurs facilite l’attraction de ressources. Des Etats, des régions, des organisations internationales, des entreprises et des fondations investissent dans la recherche et le développement de solutions numériques. Ainsi, la Commission européenne aurait versé 192 M€ entre 2014 et 2020 dans la recherche pour et sur le développement du numérique en agriculture. Les Etats, partout à travers le monde, accompagnent les jeunes entreprises du secteur à se développer en les assistant à travers des incubateurs, en finançant leurs projets de R&D, en investissant lors de leurs premières étapes de développement (7). En France, le Plan France 2030 propose une « révolution de la connaissance du vivant » en agriculture à partir de la robotique, du numérique, de la génétique et du biocontrôle, financé à hauteur de 2,3Md d’euros. Les financements privés dans le domaine augmentent de manière exponentielle (8). La recherche se structure autour de projets de plus en plus nombreux dans le domaine, à l’instar de l’institut de convergence DigitAg en France, du projet Data4Food à l’échelle européenne ou encore de la Digiscape Future Science Platform en Australie.

 

Des discours critiques émergent peu à peu et viennent remettre en question ce « solutionnisme techno-scientifique ». Une première dimension de cette critique est la portée écologique de ces technologies. Celle-ci pourrait être limitée, car ces technologies ne permettraient que des gains à la marge en termes de réduction de l’utilisation de ressources, mais aussi en raison de l’impact environnemental pour fabriquer et utiliser ces technologies. Une autre dimension de la controverse porte sur les modèles et trajectoires agricoles que le numérique encourage plus globalement. Le développement de ces technologies est parfois décrit comme une continuité de la trajectoire basée sur la mécanisation, la simplification et l’homogénéisation des systèmes de production. Il créerait de nouvelles dépendances et des rapports de pouvoir qui pourraient verrouiller les modèles agricoles conventionnels.

 

L’ouvrage Agriculture écologique et technologiques numériques : convergence ou contre-sens ? propose de contribuer à ce débat en s’éloignant des discours et des promesses pour étudier les représentations, les usages et les transformations de pratiques qu’amène le développement du numérique dans le secteur agricole.

 

La première partie présente un état des lieux empirique et scientifique de la question du numérique en agriculture. Après un détour historique sur les évolutions de l’agriculture depuis la fin de la seconde guerre mondiale, cette partie montre que loin de se limiter à l’introduction d’un nouvel outil dans un système, le développement du numérique est une transformation multi-dimensionnelle : transformations des acteurs, des institutions et politiques publiques et des pratiques dans les exploitations agricoles. Ces transformations soulèvent un ensemble de controverses sur la manière dont ces changements accompagnent ou non la transformation écologique du secteur agricole. Une revue de la littérature scientifique sur la question, met en lumière les différentes composantes à prendre en considération pour analyser ces transformations dans toute leur complexité. Elle invite ainsi à étudier ces phénomènes de manière systémique, en intégrant plusieurs échelles d’analyse et en intégrant l’hétérogénéité interne au secteur agricole, trop souvent négligée.

Photo : Tima Miroshnichenko

La deuxième partie consiste en une analyse des liens entre développement du numérique et agricultures écologiques, en partant des perceptions, des pratiques et des projets des acteurs de terrain. Cette partie donne à voir la digitalisation du secteur agricole en train de se faire, dans ses différentes dimensions : réflexions des organisations agricoles, mise en œuvre des politiques publiques, collaborations entre acteurs du numérique et acteurs agricoles, usages du numérique dans les exploitations, expérimentations dans les coopératives. Elle montre ainsi les positionnements des acteurs dans ces transformations et leurs pratiques, en donnant à voir l’innovation non pas comme un processus exogène qui vient bouleverser le secteur agricole mais bien comme un processus complexe, multidimensionnel, qui façonne et est façonné par les acteurs. Une analyse des perceptions et implications des organisations du système agricole d’innovation montre que selon le type d’agriculture écologique promue par les acteurs, leurs attentes, leurs perceptions des risques ainsi que leurs stratégies concernant le numérique diffèrent. Cette diversité est peu perçue par les acteurs du numérique, suggérant un risque que le numérique soit développé uniquement selon les attentes et besoins du paradigme agricole dominant. Un travail sur les usages et perceptions des agriculteurs et agricultrices souligne la diversité de profils d’usage du numérique. Les usages les plus importants du numérique sont principalement réalisés au sein d’exploitations plus industrialisées. Les pratiques écologiques associées au numérique sont majoritairement limitées à des pratiques de justification ou d’optimisation plutôt qu’à des pratiques de transformation écologique plus profondes. Cependant, les outils numériques offrent des capacités d’accès et d’échanges de connaissances qui peuvent apporter un complément intéressant à des espaces d’échange de connaissances plus traditionnels tels que les associations d’agriculteurs. Les coopératives, ayant un rôle d’intermédiaire entre la production et les filières aval, entre les producteurs et les autres organisations du système agricole d’innovation, tentent d’articuler un ensemble de normes : environnementales, réglementaires, commerciales etc. Le numérique est alors parfois utilisé pour gérer la complexité grandissante de filières qui se diversifient et se segmentent, mais est principalement guidé par les exigences de l’aval plutôt que par des enjeux écologiques.

 

La dernière section de l’ouvrage met en relief et en interaction l’ensemble des éléments empiriques présentés dans l’ouvrage pour discuter des liens entre numérique et agricultures écologiques. Il montre que le développement du numérique dans les agricultures dépend de la diversité des modèles et des paradigmes, en interaction avec un système socioéconomique qui propose, incite, voire impose une trajectoire technologique. La trajectoire numérique agricole montre plusieurs formes d’oppositions vis-à-vis d’une agriculture écologique forte, que ce soit en termes technique, d’objectif, de raisonnement, de dynamique temporelle mais aussi d’enjeux politiques et sociaux. Des hybridations semblent toutefois possibles pour des agricultures écologiques industrialisées, ou bien à travers une reconception plus globale du numérique, en repensant ses modèles techniques, économiques et politiques.

Notes – Références

  1. Hultgren, A., Carleton, T., Delgado, M., Gergel, D.R., Greenstone, M., Houser, T., Hsiang, S., Jina, A., Kopp, R.E., Malevich, S.B., McCusker, K.E., Mayer, T., Nath, I., Rising, J., Rode, A., Yuan, J., 2025. Impacts of climate change on global agriculture accounting for adaptation. Nature 642, 644–652. https://doi.org/10.1038/s41586-025-09085-w
  2. Läpple, D., Thoyer, S., Van den Broeck, G., Lécole, P., Sok, J., de Mey, Y., 2026. Farmers’ Voices in European Protests: Diverse Complaints, Emotional Tones, and Policy Responses. Food Policy 138, 102999.
  3. Microsoft, 2024. FarmBeats: AI, Edge & IoT for Agriculture. Microsoft Research. URL https://www.microsoft.com/en-us/research/project/farmbeats-iot-agriculture/
  4. FAO, ITU, 2016. E-Agriculture Strategy Guide. Food and Agriculture Organization of the United Nations and International Telecommunication Union, Bangkok.
  5. Bournigal, J.-M., Houllier, F., Lecouvey, P., Pringuet, P., 2015. Agriculture Innovation 2025 : 30 projets pour une agriculture compétitive & respectueuse de l’environnement.
  6. Martin, T., Schnebelin, E., 2023. Agriculture numérique : une promesse au service d’un nouvel esprit du productivisme. Nat. Sci. Soc. 31, 281–298. https://doi.org/10.1051/nss/2023046
  7. Klerkx, L., Villalobos, P., 2024. Are AgriFoodTech start-ups the new drivers of food systems transformation? An overview of the state of the art and a research agenda. Global Food Security 40, 100726. https://doi.org/10.1016/j.gfs.2023.100726
  8. AgFunder, 2021. AgFunder AgriFoodTech Investment Report.

 

L’auteure

Eléonore SCHNEBELIN est ingénieure agronome et docteure en économie, chercheure à l’UMR AGIR à l’INRAE. Elle étudie les transformations conjointes des technologies, pratiques, organisations, connaissances et institutions dans le secteur agricole et ses filières.

FOCUS :

Agriculture écologique et technologies numériques. Convergence ou contre-sens ?
Ecologization and Digitalization of Agriculture. Convergence or Opposition?