18/07/2026

Le porte-avions spatial chinois, une science-fiction institutionnelle

Auteur/autrice de l’image
Image de Thomas MICHAUD

Thomas MICHAUD

Image de Jean Paul PINTO MORALES

Jean Paul PINTO MORALES

Le 9 janvier 2026, CCTV, la télévision d’État chinoise a diffusé une vidéo spectaculaire présentant un projet de porte-avions spatial gigantesque. Luanniao était censé mesurer 242 mètres de long, 684 mètres d’envergure et 100 000 tonnes, capable de transporter 88 drones de combat Xuan Nu. Cet appareil aurait pour fonction de circuler dans le ciel, aux limites de l’atmosphère terrestre, et éventuellement d’attaquer n’importe quelle partie de la planète avec une rapidité et une efficacité sans égal. La démesure du projet a immédiatement suscité les interrogations des grands médias, notamment en Occident. Les Chinois avaient-ils réussi une percée technologique leur permettant de réaliser une technologie digne des blockbusters de science-fiction, ou au contraire, avaient-ils usé des codes des récits imaginaires pour faire acte de propagande militaire ?

Source vidéo : CCTV-7 (China Central Television), YouTube.

Un exemple de science-fiction institutionnelle

Pour l’heure, rien n’indique qu’un tel appareil soit viable techniquement. La Chine utiliserait plutôt les codes de la science-fiction (SF) institutionnelle (Michaud, 2023) dans un but de propagande militaire et de soft power. Ce mode de communication n’est pas nouveau, puisque les armées les plus puissantes de la planète utilisent cette méthode pour mettre en avant leurs stratégies et leurs technologies les plus ambitieuses. Par exemple, la Red Team française a réuni de 2020 à 2023 une dizaine de spécialistes de science-fiction pour imaginer les menaces à horizon 2060 qui pourraient toucher la France. Les auteurs n’ont pas hésité à imaginer des conflits entre multinationales sur la Lune, menant à une guerre nucléaire, ou encore des technologies engrammatiques permettant de transformer n’importe quel citoyen en soldat redoutable par transmission d’informations à son système cognitif. En détectant les signaux faibles et en envisageant la réalisation de phénomènes historiques radicaux et disruptifs, la SF est donc un outil de prospective fascinant.

Plus que cela, elle est même au cœur de la communication des armées. Le gouvernement américain, lors de la guerre contre l’Iran, a ainsi usé d’images tirées de films à grand succès pour sa propagande. Il s’agit de toucher l’imaginaire collectif du futur, de faire appel à des schèmes connus de la plupart des individus, pour inscrire sa stratégie militaire dans une perspective grandiloquente, pour ne pas dire mégalomaniaque.

D’ailleurs, un grand nombre de technologies imaginaires de la science-fiction se caractérisent par ce qualificatif. Elles apparaissent initialement comme « folles », improbables, tellement disproportionnées qu’elles interpellent sur le sérieux de la proposition. C’est d’ailleurs ce qui arrive avec la vidéo de l’État chinois. Les observateurs sont apparus interloqués, sidérés par ce projet tellement démesuré par rapport à leurs capacités militaires effectives. Grâce à ce court-métrage, l’armée chinoise a démontré qu’elle pouvait elle aussi jouer sur le terrain de la science-fiction institutionnelle militaire. Loin de se laisser impressionner par les effets d’annonce des autres superpuissances, et notamment des États-Unis, elle s’est positionnée en concurrente sérieuse.

L’État chinois a en effet opté pour le développement de la science-fiction au sein de son appareil idéologique depuis une dizaine d’années. Il promeut cet imaginaire dans ses institutions, ses centres de formation, ses universités, son armée, et ses entreprises, pour intéresser la jeunesse à la technoscience. Il utilise cet imaginaire pour développer sa vision du futur. Surfant sur le succès d’auteurs comme Liu Cixin, et de blockbusters comme The Wandering Earth (2019), il copie le modèle américain qui repose sur une utilisation de la science-fiction pour introduire certaines thématiques scientifiques, politiques ou militaires auprès du grand public. Si les États-Unis se sont longtemps affirmés comme la terre d’élection de la SF, ces récits servant de moteurs aux processus d’innovation, les Chinois ont bien compris l’intérêt de ces fictions et ont décidé d’en faire un outil de soft power.

Les armées ont toujours communiqué avec grandiloquence et mégalomanie pour annoncer des technologies et des armes supérieures à celles de leurs ennemis pour susciter crainte et respect. D’ailleurs, pendant la guerre froide, les Américains et les Soviétiques ont rivalisé d’imagination pour s’impressionner mutuellement. Par exemple :

  • Le projet Stargate utilisait des voyants pour visualiser l’intérieur des bunkers soviétiques par la seule force de l’esprit.
  • Le projet Horizon cherchait à créer une base lunaire afin de dominer la Terre. Le coût du projet était jugé délirant à l’époque, mais il a inspiré par la suite les plans de bases lunaires de la NASA.
  • Le projet A119 consistait à faire exploser une bombe nucléaire sur la Lune pour qu’elle soit visible depuis Moscou.
  • L’expérience de Philadelphie est devenue une véritable légende militaire. Elle aurait eu lieu en octobre 1943 dans le chantier naval de Philadelphie. Elle aurait permis de rendre invisible un destroyer, qui se serait dématérialisé, puis rematérialisé, rendant fous certains soldats, et d’autres, soudés à la coque du navire.
 

Ces projets plus ou moins crédibles ont été à un moment ou à un autre de la Deuxième Guerre mondiale ou de la Guerre froide des programmes réels. Il est donc probable que le projet chinois soit pris au sérieux par l’armée, dans un contexte géopolitique très tendu incitant au développement de nouveaux programmes ambitieux permettant de développer des armes révolutionnaires.

 

La Chine, les grands projets technologiques et la fiction prémonitoire

La Chine, dans son désir de devenir un leader mondial incontesté, a développé des projets grandioses comme le barrage des Trois Gorges, qui est actuellement le plus grand au monde (Sanjuan et Béreau, 2001) et la construction d’un nouveau projet au cœur de l’Himalaya, dont le coût s’élèverait à 168 milliards de dollars. Dans ce contexte, la présentation de projets de haute complexité n’est pas quelque chose de nouveau pour ce pays asiatique qui cherche à défier en permanence ses adversaires en démontrant sa puissance technologique.

Dans cette même logique, la Chine vient de présenter en janvier 2026 un porte-avions spatial, appelé Luanniao. Sur la plateforme YouTube, on peut voir une vidéo qui démontre la haute puissance militaire de ce porte-avions et de sa capacité à réaliser des missions même à proximité de la Terre, ce qui ouvre le débat sur les guerres du futur et les conflits que la Chine développera avec d’autres pays pour le contrôle des ressources naturelles existant sur les astéroïdes et autres planètes. Cela s’inscrit dans le désir de célèbres entrepreneurs comme Musk ou Bezos d’étendre le capitalisme vers l’espace (Michaud, 2022).

Ce porte-avions fait partie du projet Nantianmen et dans ce cadre, il est difficile de sous-estimer les capacités que la Chine pourrait avoir pour le construire et le mettre en service dans les prochaines décennies. C’est précisément ce que recommande Brandon Weichert dans son article où il souligne que la Chine veut nous faire croire qu’elle peut fabriquer des porte-avions volants.

Pour le moment, cette technologie à des fins de défense appartient au monde de la fiction. Cependant, il existe de nombreux exemples d’objets qui appartenaient au monde de la fiction pour ensuite faire partie des produits commercialisés dans des magasins du monde entier, depuis les téléphones présentés dans Star Trek jusqu’aux tablettes et journaux électroniques présentés dans le roman d’Arthur C. Clarke, 2001 : L’Odyssée de l’espace. En ce sens, la science-fiction a la capacité de préconfigurer le futur et d’inspirer les scientifiques et les ingénieurs dans la création de prototypes qui pourraient susciter l’intérêt des investisseurs, dans un futur non lointain. Les projets futurs ne doivent pas être analysés en fonction de leurs capacités actuelles, mais en fonction des capacités futures qu’une organisation pourrait développer (Hamel et Prahalad, 2010).

Ce que la Chine a présenté répond également à ce que l’on pourrait appeler une guerre psychologique visant à influencer les émotions et l’attitude de ses rivaux et dans ce cas précis, les États-Unis, qui pourraient également être intéressés à développer ce type de porte-avions pour ne pas rester en arrière dans le domaine de la conquête spatiale. Pour atteindre cet objectif de susciter l’inquiétude parmi ses ennemis, rien de mieux que l’utilisation de la science-fiction comme moyen de concrétiser le nouveau (Bell et al., 2013).

La science-fiction permet de présenter de manière beaucoup plus spectaculaire les avancées technologiques que ce qu’un rapport prospectif ennuyeux, rempli de chiffres, pourrait faire (Klein, 2016). Dans ce sens, le design fiction partage des concepts avec la strategic foresight et la science-fiction, dans la mesure où il agit comme un complément des deux, car il a la capacité de transformer les questions en scénarios concrets et en produits, en utilisant des prototypes qui racontent des mondes de fiction (prototypes diégétiques), aspirant à suspendre l’incrédulité (l’incapacité ou l’impossibilité d’accepter que quelque chose soit vrai ou réel, le disbelief) face à des changements futurs possibles (Kerspern, 2018).

L’utilisation de la fiction, par exemple dans le cadre du speculative design, a pour objectif de rapprocher davantage les personnes autour de ce que pourrait être le futur, afin qu’elles puissent non seulement l’imaginer, mais aussi le voir, le toucher et le ressentir. C’est ce que l’on appelle la matérialisation du futur (Pinto, 2024). À l’heure actuelle, le plus important n’est plus que les gens puissent imaginer le futur, mais qu’ils puissent l’expérimenter en utilisant le plus grand nombre possible de sens, afin qu’ils puissent le voir et le ressentir de manière plus réelle et claire. En ce sens, l’incertitude devient une opportunité car cela implique que l’on puisse l’utiliser pour donner forme à des objets et des produits qui, pour le moment, n’existent pas. De cette manière, à un endroit ou un moment donné, quelqu’un s’appropriera ces designs de fictions pour les rendre réels en se basant sur ses capacités futures tant technologiques que scientifiques, réalisant ainsi deux des trois règles sur le futur d’Arthur C. Clarke, qui signalait que la seule façon de trouver les limites du possible est de dépasser ces mêmes limites, en s’aventurant dans ce que nous croyons impossible et que toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. Le porte-avions présenté récemment par la Chine répond parfaitement à ces affirmations prémonitoires.

Références

Bell, F., Fletcher, G., Greenhill, A., Griffiths, M., McLean, R. (2013). Science fiction prototypes: Visionary technology narratives between futures. Futures, 50, 15–24. https://doi.org/10.1016/j.futures.2013.04.004

Hamel, G., Prahalad, C. K. (2010). Strategic Intent. Harvard Business Review (21 juin).

Kerspern, B. (2018). Economic Design Fictions: Finding the Human Scale. In Economic Science Fictions. Goldsmiths Pres 

Klein, G. (2016). L’invention de l’avenir : prospective et science-fiction. Futuribles.

Michaud, T. (2022). De la fiction a l’innovation. Ces visionnaires qui ont changé le monde. Editions Le Manuscrit, Paris.

Michaud, T. (2023). La science-fiction institutionnelle. L’Harmattan, Paris, 2023.

Pinto, J. P. (2024). Sobre la materialización del futuro. Uteg Editorial.

Sanjuan, T., Béreau, R. (2001). Le barrage des Trois Gorges Entre pouvoir d’État, gigantisme technique et incidences régionales. Hérodote, 102(3), 19-56. https://doi.org/10.3917/her.102.0019.

Les auteurs

Thomas MICHAUD est chercheur associé au laboratoire ISI/Lab.RII, Université du Littoral, Côte d’Opale et dirigeant de Futurofictions spécialisée dans la création des récits et des analyses d’œuvres de science-fiction dans un but de prospective.

 

Jean Paul PINTO MORALES, professeur et chercheur à l’université UTEG, Guayaquil-Equateur, dans les domaines de la prospective stratégique et les processus d’innovation. Il titulaire d’un doctorat dans les sciences de l’administration de l’Universidad del Valle de Cali-Colombie.

 

 

FOCUS :