17/11/2025

« Techno-nationalisme de club » et souveraineté technologique : les « puces » de TSMC

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BLANDINE LAPERCHE

Souveraineté et dépendances dans l’économie du silicium

Depuis deux décennies, les semi-conducteurs (les « puces » électroniques) sont devenus les fondations invisibles de notre monde connecté. Ils animent les centres de données qui soutiennent l’intelligence artificielle, les véhicules électriques et leurs multiples capteurs, les infrastructures médicales avancées, ou encore les systèmes de défense les plus sophistiqués. Leur caractère d’innovation systémique (Laperche, Uzunidis, 2025), qui traverse l’ensemble des secteurs économiques, confère à cette industrie une importance stratégique que peu de domaines égalent. Pourtant, cette centralité s’accompagne d’une fragilité structurelle : la production mondiale est extraordinairement concentrée, au point que l’arrêt d’une poignée de sites, d’entreprises ou de technologies spécifiques suffirait à déstabiliser des chaînes industrielles entières.

La position de TSMC, le géant taïwanais de la fabrication de puces, illustre très bien cette dépendance. À lui seul, il produit l’écrasante majorité des circuits intégrés les plus avancés du globe. Dans un tel contexte, où la géographie industrielle conditionne la sécurité économique et militaire, une question revient avec insistance : comment les États peuvent-ils garantir leur souveraineté technologique dans une industrie aussi globalisée, aussi rapide et aussi concentrée ? C’est ici que le concept de « techno-nationalisme » prend tout son sens, et qu’une variante émergente, le « techno-nationalisme de club » (Laperche, 2025), apparaît comme une clé d’interprétation indispensable pour comprendre les transformations en cours.

Le « techno-nationalisme » : maîtriser et protéger les technologies critiques

Le « techno-nationalisme » est fondé sur une conviction simple mais puissante : la maîtrise des technologies les plus critiques est devenue un attribut essentiel de la puissance publique. Dans cette logique, l’État n’est plus seulement un facilitateur ou un régulateur de marché, il devient l’architecte actif des capacités technologiques qui conditionnent sa souveraineté. Il investit massivement dans la formation, la recherche, les infrastructures de manière à consolider le système national d’innovation dans lequel les entreprises leaders peuvent puiser de connaissances, de technologies et… de finances, mais veille aussi à protéger les savoirs sensibles, les secrets industriels, les données stratégiques ou les équipements à risques. L’objectif est clair : disposer d’un socle de compétences domestiques suffisamment solide pour résister aux chocs externes, négocier avec ses partenaires en position de force et réduire les dépendances aux acteurs susceptibles d’exercer une pression politique ou économique (Lundvall, Rikap, 2022).

Cette stratégie repose sur un paradoxe. Les semi-conducteurs sont produits dans une chaîne de valeur mondialisée, où chaque région détient un maillon particulier : les États-Unis dominent les logiciels de conception (EDA), l’Europe le segment critique des équipements de lithographie, le Japon les matériaux spécialisés, et l’Asie, en particulier Taïwan et la Corée, la fabrication la plus avancée. Cette fragmentation a longtemps permis une efficacité économique remarquable, mais elle expose désormais le système à une vulnérabilité systémique : un choc local, une tension géopolitique, un embargo ou une simple rupture logistique peuvent se diffuser à grande vitesse dans l’ensemble de l’économie mondiale (Laperche, Uzunidis, 2023).

Cette réalité nourrit l’essor du « techno-nationalisme ». Les États cherchent à reconstruire des chaînes plus résilientes, à relocaliser les capacités clés, à sécuriser des segments stratégiques, tout en tentant de maintenir un degré d’ouverture suffisant pour continuer à apprendre, à coopérer et à innover. Dans cette tension permanente entre ouverture et protection s’inscrit la dynamique nouvelle qui structure le secteur.

TSMC, un acteur pivot devenu enjeu géopolitique

Si une entreprise symbolise mieux qu’aucune autre la tension entre dépendance, innovation et souveraineté, c’est bien TSMC. Fondée en 1987, l’entreprise a développé un modèle original, celui de la « pure foundry » : elle ne conçoit pas de puces elle-même, mais met à disposition des designers du monde entier une capacité de fabrication dont la qualité et la finesse n’ont aucun équivalent. Ce positionnement, combiné à des décennies d’apprentissage cumulatif, a fait de TSMC un acteur incontournable, détenteur d’un « capital savoir » (Laperche, 2017) exceptionnel, composé de savoirs tacites, de processus industriels codifiées, de logiciels internes, de process kits et d’algorithmes d’optimisation qui ne peuvent être répliqués qu’au terme d’investissements colossaux et rarement sans perte de performance.

Cette puissance technologique résulte d’une co-construction entre l’entreprise et les États. Taïwan a fourni un environnement scientifique, industriel et politique propice à l’accumulation de connaissances : l’ITRI (Industrial Technology Research Institute) a servi de pont entre la recherche publique et l’industrie ; le Hsinchu Science Park a concentré les talents et les fournisseurs ; l’État a assuré un accès prioritaire à l’eau, à l’énergie et aux infrastructures nécessaires à des usines parmi les plus complexes au monde. À mesure que TSMC montait en puissance, d’autres pays ont cherché à attirer sur leur territoire des fragments de cette expertise : les États-Unis avec les usines d’Arizona, le Japon avec le site de Kumamoto et l’Europe à travers le projet ESMC en Allemagne.

Mais cette ouverture contrôlée s’accompagne systématiquement de mécanismes de protection : Taïwan renforce ses lois sur les secrets industriels, les États-Unis imposent des conditions strictes aux subventions, le Japon et l’Europe encadrent les transferts de connaissances. Dans chacun de ces cas, l’objectif est identique : permettre à TSMC d’apporter des compétences et des capacités industrielles, tout en évitant une diffusion incontrôlée de son cœur technologique.

Les États-Unis illustrent particulièrement bien cette logique. Longtemps leaders dans tous les segments, ils ont vu leur capacité de fabrication décliner au point de devenir dépendants de Taïwan pour leurs propres besoins stratégiques. Le CHIPS and Science Act, voté en 2022, représente une tentative explicite de reconstruire une souveraineté perdue : il mobilise des dizaines de milliards de dollars pour reconstituer un écosystème domestique puissant. Plus encore, Washington utilise son contrôle sur les équipements les plus critiques, notamment la lithographie EUV à travers son influence sur ASML (entreprise néerlandaise), pour structurer les règles du jeu global et limiter l’accès de la Chine aux technologies les plus avancées.

L’ensemble de ces dynamiques crée un paysage géopolitique nouveau, où la puissance technologique repose autant sur des alliances et des interdépendances choisies que sur des capacités strictement nationales.

Du « techno-nationalisme » au « techno-nationalisme de club » : une souveraineté partagée mais hiérarchisée

L’observation du cas TSMC montre que le « techno-nationalisme » classique ne suffit plus à décrire les transformations en cours. Aucun État, même les États-Unis, ne peut à lui seul maîtriser l’intégralité des technologies, matériaux, équipements, infrastructures et compétences nécessaires à la fabrication de puces avancées. La souveraineté ne peut donc plus être uniquement nationale : elle devient collective, articulée autour d’une alliance resserrée de pays et d’entreprises partageant les mêmes intérêts stratégiques et le même socle de confiance.

C’est ce que l’on peut appeler le « techno-nationalisme de club » (Laperche, 2025). Dans ce modèle, un groupe d’États alliés coordonne leurs politiques industrielles, leurs investissements, leurs standards technologiques et leurs régimes de contrôle des exportations. Les entreprises leaders de ces pays (TSMC, Samsung, ASML, Tokyo Electron, Nvidia, Intel, etc.) participent activement à la construction de ce réseau privilégié. Les échanges de connaissances y sont facilités, les infrastructures partagées, la circulation des talents encouragée, les normes techniques harmonisées. Autrement dit, l’ouverture est sélective : elle s’exerce à l’intérieur du club, mais se referme nettement face aux acteurs situés hors de cet espace, au premier rang desquels la Chine.

Ce club n’est pas un ensemble horizontal d’égal à égal. Il est hiérarchisé, et son centre de gravité se situe clairement aux États-Unis, qui fixent les règles, déterminent les lignes rouges (souvent justifiées par le militaire) et contrôlent les interfaces où s’exercent les leviers de pouvoir les plus décisifs. Les « export controls » américains en constituent l’illustration la plus claire : ils définissent implicitement les frontières technologiques du club et organisent une forme de dualisation des chaînes de valeur entre, d’un côté, les capacités et les standards du club, et de l’autre, des technologies matures destinées aux marchés hors club.

Le cas de TSMC permet de comprendre comment ce « techno-nationalisme de club » fonctionne concrètement. Les sites de l’entreprise en Arizona ou au Japon ne sont pas seulement conçus comme des moyens de diversification géographique, ils sont amenés à servir aussi de lieux d’apprentissage partagé, de plateformes de normalisation, d’écosystèmes où se construisent et se stabilisent les standards du club. Dans le même temps, les capacités les plus sensibles demeurent à Taïwan, ce qui assure au club, mais aussi à l’île elle-même, un levier diplomatique et stratégique majeur (un bouclier de Silicon : « Silicon Shield »).

Cette forme de souveraineté collective recompose profondément la géopolitique des technologies. Les chaînes de valeur se redessinent non plus seulement en fonction des coûts ou de la proximité des marchés, mais en fonction de la compatibilité géopolitique et du degré de confiance entre États. Ce mouvement transforme la manière dont l’innovation, la production, la normalisation et la sécurité économique s’articulent à l’échelle mondiale.

Une nouvelle grammaire du pouvoir technologique

L’ascension des semi-conducteurs comme enjeu de puissance révèle une transformation beaucoup plus large. La souveraineté technologique n’est plus l’affaire d’un État isolé, mais le produit d’une articulation complexe entre entreprises globales, alliances politiques et infrastructures partagées. Le « techno-nationalisme de club » offre une grille de lecture pertinente de cette nouvelle réalité : il reconfigure les règles du jeu, redéfinit les relations entre partenaires, crée des frontières technologiques nouvelles et structure l’économie mondiale en deux sphères distinctes, l’une ouverte et intégrée, l’autre de plus en plus isolée des technologies les plus critiques et… assure le leadership géopolitique des Etats-Unis.

Comprendre cette dynamique est essentiel pour ceux qui s’intéressent à la géopolitique de l’innovation. Les semi-conducteurs ne sont plus seulement des composants techniques ; ils sont devenus une grammaire du pouvoir, une infrastructure de la souveraineté et un miroir des recompositions politiques qui marquent le XXIe siècle.

Références

Laperche B. (2025), Enterprise Knowledge Capital: Shaping Innovation Strategies in the Semiconductor Industry and Their Challenges in A Changing World, Innovations, Hors Série Book of Abstract, Forum Innovation 2025, https://doi.org/10.3917/inno.hs1.2025.0026

Laperche B., Uzunidis D. (2023), Innovation ecosystems in core digital technologies, in L. Adatto, C. Aouinaït, S. T. K. Le, M. Mongo (eds), Innovation Ecosystems in the New Economic Era: Digital Revolution and Ecological Transition, Business & Innovation, Bruxelles, Peter Lang. https://www.peterlang.com/document/1314629

Laperche, B. (2017), Le capital savoir de l’entreprise, Londres, ISTE/Wiley.

Laperche, B., Uzunidis, D. (2025). Innovation systémique et systèmes d’innovation : 30 ans d’Innovations, Innovations, 78(3), 205-249. https://doi.org/10.3917/inno.pr2.0195

Lundvall B-Å., Rikap C. (2022), China’s catching-up in artificial intelligence seen as a co-evolution of corporate and national innovation systems, Research Policy, 51, 10.1016/j.respol.2021.104395

A propos de l’auteure

Blandine Laperche est professeure d’économie de l’innovation à l’Université du Littoral Côte d’Opale. Elle est présidente du Réseau de Recherche sur l’Innovation (RRI) et rédactrice en chef de la revue Innovations / Journal of Innovation Economics & Management.

Mots-clés : high tech | Innovation | souvenaireté

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