14/12/2025
Science, industrie et territoire : pour la transition écologique dans les Hauts-de-France
Dave MOBHE BOKOKO
À Dunkerque, les cheminées des usines sidérurgiques se dressent encore face à la mer du Nord. Elles témoignent d’un passé où l’acier faisait la force économique de la région, et d’un présent où cette même industrie s’engage à se réinventer pour réduire son empreinte carbone. Avec environ 293 584 salariés dans l’industrie fin 2020, soit près de 9% de l’emploi industriel national (INSEE, 2025), les Hauts-de-France se présentent comme un pilier important de l’industrie française. Mais cette force a un revers. A elle-même, la région générait 44,7 Mt éq CO₂, soit 12,6% des émissions nationales, dont environ 37% proviennent de l’industrie manufacturière (DREAL Hauts-de-France, 2025, p.2).
Les dernières données disponibles (Pôlénergie, 2025) laissent entrevoir une baisse notable des émissions régionales de gaz à effet de serre (GES), mais cette évolution doit être interprétée avec prudence. Entre 2022 et 2023, les émissions industrielles des Hauts-de-France seraient passées de près de 20 à 15 Mt de CO₂, soit une réduction d’environ 25%. Ce recul s’explique moins par une rupture structurelle que par un contexte économique tendu : ralentissement de la production sidérurgique et métallurgique, baisse de l’activité dans le verre et l’agroalimentaire, coûts énergétiques élevés. Par exemple, l’arrêt temporaire d’un haut fourneau à ArcelorMittal Dunkerque aurait à lui seul contribué à 3 Mt de CO₂ évitées. En réalité, cette baisse relève surtout d’un effet conjoncturel. Il faudra combiner des transformations de fond avec des leviers plus immédiats afin de réduire les émissions sans affaiblir la compétitivité régionale.
C’est tout l’enjeu d’une transition écologique à forte empreinte industrielle : comment faire d’un bastion industriel historique un moteur d’innovation durable et de sobriété énergétique ?
Le territoire se présente aujourd’hui comme l’un des laboratoires français de la décarbonation. Depuis dix ans, la région a engagé une mutation ambitieuse, portée par plusieurs dispositifs complémentaires. Rev3 (2013) a posé les bases d’un modèle économique décarboné et circulaire. La Stratégie de Spécialisation Intelligente – S3 (2014) a orienté la recherche et l’innovation vers la bioéconomie, la mobilité durable, la santé-nutrition ou les industries culturelles. Enfin, les volets MARCO et ECRIN du CPER 2021-2027 renforcent aujourd’hui cette orientation en soutenant la mobilité durable, la valorisation de la recherche et la décarbonation industrielle.
Mais pour que ces initiatives deviennent pérennes, il faut plus qu’un cadre politique ou des financements. La transition repose sur un changement systémique où les universités jouent un rôle de catalyseur essentiel. Loin d’être de simples productrices de connaissances, elles forment les cadres et les ingénieurs de la transition, produisent des savoirs appliqués à la durabilité, et participent à la valorisation de la recherche qui est un pont stratégique entre le monde académique et industriel.
La valorisation est la mission de l’université qui relie le plus directement la recherche universitaire à la transformation économique et sociale. Les laboratoires académiques développent des connaissances à faible maturité technologique, souvent expérimentales ; mais pour les porter à l’échelle industrielle, ils ont besoin de partenaires, de sites pilotes et de conditions réelles d’expérimentation. C’est dans cette articulation que se joue la capacité des Hauts-de-France à devenir un territoire d’innovation responsable.
Les résultats d’une enquête menée entre février et avril 2025 avec les responsables des 26 laboratoires du consortium ECRIN (Environnement, Climat – Recherche et Innovation) montrent la richesse de l’écosystème scientifique régional, mais aussi ses limites. D’un côté, des chercheurs investis dans la décarbonation, la bioéconomie ou les procédés éco-efficients ; de l’autre, des entreprises prêtes à collaborer, mais manquant d’interfaces claires pour initier des partenariats. Ces constats rappellent que pour renforcer la valorisation de la recherche, il faut agir simultanément sur quatre leviers : un cadre réglementaire cohérent, une stratégie universitaire ouverte, des avancées scientifiques valorisables et un milieu économique prêt à expérimenter (Note 1).
Au fil des années, les Hauts-de-France ont bâti une stratégie cohérente pour articuler transition écologique, innovation et développement territorial. De Rev3 à la S3, jusqu’aux volets MARCO et ECRIN du CPER 2021-2027, la région a progressivement structuré un cadre d’action en faveur de la décarbonation, de la recherche partenariale et de la circularité. Mais entre ambitions régionales et priorités nationales, la cohérence reste fragile ; trop de dispositifs, trop d’acteurs, parfois pas assez de lisibilité.
Les universités, elles aussi, se réinventent. Si plusieurs établissements font déjà recours à plusieurs structures d’appui à la valorisation (SATT Nord, Hauts-de-France Innovation Développement, Plug in Labs), la coordination entre laboratoires et directions de recherche reste inégale. Pourtant, la gouvernance universitaire pourrait devenir un levier décisif. En intégrant la durabilité dans leurs critères d’évaluation, leurs formations et leurs stratégies de recherche, elles créeront les conditions d’une mobilisation collective durable.
Dans les laboratoires, l’ingéniosité scientifique s’exprime déjà à travers des projets de métrologie environnementale, de remédiation des sols ou de procédés éco-efficients. Les dispositifs publics encouragent le passage du laboratoire à l’usine. Grâce à France 2030 et à l’ADEME, des technologies de captation du CO₂, de conversion des déchets organiques ou de réutilisation de chaleur fatale sont testées à échelle pilote.
Mais la réussite de la valorisation dépend aussi du milieu économique dans lequel elle s’inscrit. Les Hauts-de-France ont longtemps incarné un territoire d’industrie ; ils deviennent progressivement un territoire d’expérimentations d’éco-innovations ou dit autrement un territoire composé de « milieux éco-innovateur » (Kasmi, 2018, 2024 ; Kamsi et al., 2024). Dans ce contexte, les entreprises, les universités et les collectivités interagissent de manière symbiotique, partageant ressources, compétences et connaissances.
Une première enquête menée en mai 2024 auprès des entreprises régionales avait déjà confirmé ce potentiel (Note 2). 65% de ces entreprises ont collaboré avec un laboratoire universitaire, principalement sur des projets liés à l’énergie, à l’économie circulaire et à la dépollution. Parmi celles qui n’ont pas encore travaillé avec la recherche, toutes expriment un fort intérêt à le faire, motivées par l’accès à l’expertise scientifique, aux équipements de recherche et aux financements liés à la transition écologique. Ces résultats traduisent un mouvement de fond : les entreprises ne perçoivent plus la collaboration avec la recherche comme une option, mais comme un moyen de compétitivité durable, à condition qu’elle bénéficie d’un appui institutionnel et d’une ingénierie de médiation adaptée.
L’enquête ECRIN auprès des responsables des laboratoires (Note 3) vient compléter ce diagnostic. Elle met en évidence la richesse de l’écosystème scientifique régional, mais aussi ses limites. Au-delà des freins organisationnels, elle rappelle le manque d’ingénierie de médiation et une circulation insuffisante des informations entre laboratoires. Ce déficit ne relève pas d’un désintérêt, mais d’un besoin d’intermédiation : celui de transformer la proximité géographique en proximité cognitive et organisationnelle.
Cette dynamique collective esquisse les contours d’une approche émergente ; celle de la capacité d’absorption collective. Elle désigne la faculté d’un territoire à apprendre de lui-même, à transformer les connaissances produites par ses universités et entreprises en solutions partagées. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de transférer la recherche vers l’économie, mais de construire un écosystème apprenant, où la science et l’industrie co-évoluent.
Pour y parvenir, plusieurs conditions sont nécessaires : une coordination plus étroite des dispositifs publics, une gouvernance universitaire ouverte sur son territoire, des structures de médiation renforcées, et une confiance renouvelée entre acteurs économiques et académiques. Car c’est bien cette capacité d’absorption collective (à la fois cognitive, organisationnelle et territoriale) qui aidera les Hauts-de-France de passer du statut de région industrielle à celui de région apprenante de la transition.
Notes
Note 1 : Cette grille d’analyse s’inspire du carré organique de la valorisation de la recherche proposé par Blandine Laperche (2002) et approfondi dans Laperche et al. (2021). Ce modèle met en lumière les interactions entre cadre institutionnel, stratégie universitaire, progrès scientifique et milieu économique. Il est ici appliqué à la lecture de la transition écologique dans les Hauts-de-France.
Note 2 : Les résultats mentionnés proviennent de l’enquête « Entreprises et transition écologique dans les Hauts-de-France », conduite en mai 2024 dans le cadre du CPER ECRIN (2021–2027). Réalisée avec Hauts-de-France Innovation Développement (HDFID), elle s’appuie sur un sondage et des ateliers de réflexion tenus lors de la journée « Rencontre Entreprise et Recherche pour l’économie circulaire et la décarbonation » au Louvre-Lens Vallée.
Note 3 : Les résultats évoqués ici proviennent du rapport d’enquête réalisé dans le cadre du projet CPER ECRIN « Environnement, Climat – Recherche et Innovation » (2021–2027). Cette étude, fondée sur vingt-six entretiens semi-directifs menés auprès des responsables de laboratoires des Hauts-de-France, analyse les freins et leviers de la valorisation de la recherche liés à la transition écologique, la décarbonation et l’économie circulaire. Elle inclut également des entretiens complémentaires avec les porteurs de projets conjoints universités–entreprises financés dans le cadre de l’AAP 2 « Partenariats Public–Privé » (PPP) du CPER ECRIN.
Références
Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) Hauts-de-France. (2025). L’industrie dans les Hauts-de-France – données clés 2025. Ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires. Voir : https://www.hauts-de-france.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/2025_01_21_industrie.pdf
Kasmi, F. (2018). Le milieu “éco-innovateur” : écologie industrielle et diversification de l’économie territoriale. Technologie et Innovation, 18(3), 1-17.
Kasmi, F. (2024). From an Innovative Milieu to an Eco-innovative Milieu: Towards Sustainable Territorial Development.
Kasmi, F., Veyssière, S., & Laperche, B. (2024). Industrial ecology and sustainable territorial development-perspectives on the creation of territorial commons. In Regions, Cities and the Circular Economy (pp. 95-114). Edward Elgar Publishing.
Laperche, B. (2002). Le carré organique de la valorisation de la recherche. Politiques et gestion de l’enseignement supérieur, 14(3), 171-198.
Laperche, B., Llorens, J. M., Hardouin, P., Abi-Aad, E., & Fourmentin, S. (2021). Une approche systémique de la valorisation de la recherche : le cas de l’université du Littoral Côte d’Opale. Technologie et innovation, 6(3).
URSSAF Caisse Nationale. (2023). L’emploi salarié dans l’industrie en Hauts-de-France – StatUR n°35.URSSAF. Voir :https://www.urssaf.org/files/Statistiques/Nos%20%C3%A9tudes%20et%20analyses/Employeurs/R%C3%A9gionale/Hauts-de-France/2023/Hauts-de-France_StatUR_035.pdf
A propos de l’auteur
Dave Mobhe Bokoko est chercheur au Laboratoire de Recherche sur l’Industrie et l’Innovation de l’Université du Littoral Côte d’Opale. Ses travaux portent sur les relations universités–entreprises pour la transition écologique, ainsi que sur la Responsabilité Sociale des Universités et la conduite du changement. Il est membre du secrétariat du Réseau de Recherche sur l’Innovation (http://2ri.eu ).
Mots-clés : industrialisation