27/02/2026

La fossilisation des énergies renouvelables

Mots-clés : Innovation | Environnement

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SEBASTIEN VELUT

D’après les données de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) (IEA, 2025), les énergies renouvelables (solaire, éolien, hydraulique, bioénergies modernes, IEA, 2025) qui représentaient environ 8% de l’énergie mondiale en 2010 sont passées à environ 12% en 2024. Pour l’électricité, cette part est passée d’environ un quart à un tiers de la production. Même si cet accroissement est partiellement remis en question dans les politiques publiques, il questionne sur les modèles de fonctionnement des renouvelables et sur leurs différences et complémentarités par rapport aux énergies fossiles et au nucléaire. Or, pour certains chercheurs, les renouvelables rentrent dans une logique de fossilisation : que signifie ce terme inattendu ?

Parler de fossilisation des renouvelables paraît relever de l’oxymore puisque les énergies qualifiées de renouvelables sont précisément censées permettre à l’humanité de se passer des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) en convertissant des flux continus d’énergie. Depuis le début du XXe siècle, les combustibles fossiles ont fourni la plus grande partie de l’énergie consommée par les sociétés humaines dont elles ont accompagné les transformations dans tous les domaines : production agricole et industrielle, transport, vie quotidienne, numérisation. Mais ces énergies ont également porté trois malédictions principales, qui ne sont devenues évidentes que lorsqu’il était déjà tard pour s’en défaire. La première, par ordre chronologique, est géopolitique. L’inégale répartition sur la planète ou plutôt dans son sous-sol, des hydrocarbures fossiles, a créé un système d’échanges inégaux et de dépendances croisées. Des guerres ont éclaté pour contrôler les régions les mieux dotées. Le pétrole a financé dans certains pays des régimes corrompus et inefficaces, qui ont conduit à parler de « malédiction des ressources ». La seconde malédiction, qui découle de la précédente, tient au caractère fini des ressources disponibles et à la menace d’un épuisement progressif mais inexorable des stocks disponibles et exploitables. Cette peur de la fin du pétrole a d’autant plus inquiété l’Europe qu’elle ne disposait pas de gisements de pétrole dans son territoire. Enfin, la dernière malédiction est celle qui domine aujourd’hui les débats : les conséquences de l’usage des énergies fossiles sur le changement global par l’accroissement du taux de CO2 dans l’atmosphère.

La montée en puissance des énergies renouvelables s’est accompagnée de promesses d’une nouvelle ère énergétique, dans laquelle ces malédictions seraient conjurées. Le vent, le rayonnement solaire, l’écoulement des eaux, la biomasse se renouvellent sans cesse et devaient permettre d’éloigne le spectre de la pénurie, justifiant le terme de « renouvelable » et de convertir, vers des formes utilisables techniquement, des flux dépassant largement les besoins de l’humanité. La distribution plus régulière de ces différentes sources allait non seulement permettre de dépasser les tensions géopolitiques mais aussi favoriser la décentralisation des systèmes énergétiques et l’apparition de communautés autonomes s’affranchissant du pouvoir centralisé du réseau. Enfin, les énergies renouvelables sont des énergies décarbonées dont l’usage paraît compatible avec les objectifs climatiques.

Pourtant, des chercheurs utilisent le terme de « fossilisation des renouvelables » qui apparaît dans un article publié en 2013 par Sujatha Rhaman (2013) et repris par la suite. Dans ce texte, l’argument principal est celui du retour de la géopolitique dans les énergies renouvelables ‒ comme si celle-ci avait pu être évacuée. Les minéraux nécessaires, en particulier certaines terres rares, sont indispensables à la production d’aimants (néodyme) dont la production est majoritairement chinoise. De même, pour le lithium utilisé dans les batteries et qui met en avant les pays disposant d’importantes réserves (Chili, Bolivie, Argentine, Australie). Même si les acteurs ne sont pas les mêmes que pour le pétrole, la course aux ressources de la transition redessine une géopolitique inégale et conflictuelle, entre les Etats et les firmes.

Mais on peut aussi comprendre la « fossilisation » des énergies renouvelables comme le fait que celles-ci se positionnent dans des systèmes énergétiques hérités dont elles reprennent les logiques d’organisation. En effet, même si les énergies renouvelables permettent de démultiplier les lieux de production d’électricité, la tendance est à l’ouverture de parcs solaires et éoliens de plus en plus grands impliquant des investissements considérables. On peut citer le cas des parcs solaires chinois de Talatan, avec une puissance installée de 18 GW. Les annonces début 2026 de construction de grands parcs éoliens offshore en Mer du Nord impliquent également un effort conjoint d’aménagement et de sécurisation du territoire maritime par les pays riverains.

Ces investissements de grande ampleur sont justifiés par la promesse d’une fourniture de volumes d’énergie électrique décarbonée équivalents à ceux tirés des fossiles. Ils viennent renforcer la centralisation de la décision, le rôle des Etats et l’importance des grands réseaux interconnectés, comme l’avaient fait les grands réseaux d’hydrocarbures. En Chine, la construction des grands parcs solaires et éoliens dans l’Ouest du pays s’appuie sur l’établissement de lignes électriques à très longue distance gérés par le mastodonte State Grid. En France, le développement des énergies renouvelables dépend en grande partie de la capacité de RTE à renforcer son réseau et des procédures publiques pour autoriser ces constructions.

Enfin, l’exploitation des renouvelables pose de nouveaux défis environnementaux : utilisation de grands espaces, artificialisation des sols, activité minière, problème du recyclage des installations et des matériaux. Même si les impacts sur le climat sont moindres que pour les fossiles, ces conséquences ne sont pas négligeables et donnent lieu à des conflits socio-environnementaux.

La notion de « fossilisation des renouvelables » amène donc à mettre en évidence le fait que ces énergies se comportent en partie comme des énergies fossiles. Cette observation tient au fait qu’elles sont pleinement rentrées dans les systèmes énergétiques mondiaux, pilotés par les marchés, dominés par les firmes et structurés par des relations de pouvoir entre les Etats. La logique des renouvelables réactive donc en partie celle des fossiles, sans lui être pour autant exactement superposable.

Références

IEA (2025), World Energy Outlook.

Rhaman, S. (2013), Fossilizing renewable energy, Science as Culture, 22(2), 172-180, http://dx.doi.org/10.1080/09505431.2013.786998

A propos de l’auteur

Sébastien Velut est géographe, directeur de recherches à l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement) après avoir été professeur à la Sorbonne Nouvelle (Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine). Il est chercheur au CREDA (Centre de Recherche et de Documentation des Amériques) et a travaillé sur les transitions énergétiques en Amérique Latine et en Europe, en montrant comment celles-ci s’inscrivent dans les territoires.

 

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