06/11/2025
La dimension tacite du savoir : un défi majeur pour les innovations du Web 3.0
CECILE HEYMANS ET BALAZS BORSI
Émergence du Web 3.0
Le Web 1.0 (1990 – début des années 2000), ou web statique, se caractérisait par un contenu numérique en lecture seule. Cela signifie que les utilisateurs avaient peu de possibilités d’interagir avec les sites web ou d’y contribuer. Puis est apparu le Web 2.0, proposant un contenu digital dynamique, interactif et généré par les utilisateurs (du début des années 2000 jusqu’à aujourd’hui). Le Web 2.0 marque la possibilité pour les utilisateurs de créer, partager et collaborer en ligne, en temps réel, et d’accéder à Internet depuis n’importe quel appareil, ce qui a intensifié les interactions digitales à un niveau sans précédent.
Le Web 3.0 va encore plus loin, en mettant l’accent sur la décentralisation, la propriété des données et l’expérience immersive. Cette nouvelle ère d’Internet repose sur des technologies émergentes telles que la blockchain, les cryptomonnaies, la réalité augmentée et la réalité virtuelle (Sheridan et al., 2022 ; Rudman, Bruwer, 2016). Ces technologies sont encouragées par les progrès de l’Internet des Objets (IoT), de l’intelligence artificielle (IA) et du Cloud, créant un écosystème mondial de données permettant aux appareils électroniques de mieux traiter et partager l’information. À mesure que ces technologies mûrissent, les entreprises explorent de plus en plus leur potentiel pour rester compétitives, engager les clients et innover – et elles ont tout intérêt à le faire, car le marché semble considérable.
Prenons l’exemple des jetons non fongibles (NFT), ces actifs numériques uniques représentant la propriété d’un objet ou contenu numérique spécifique, tel qu’une œuvre d’art, une musique ou une vidéo. Chaque NFT possède des caractéristiques et une valeur distinctes, déterminées par le marché sur lequel ils sont échangés. Par exemple, les CryptoPunks est une célèbre collection de 10 000 personnages numériques de 24×24 pixels, chacun avec des attributs visuels différenciants, achetés et vendus sur la blockchain Ethereum. Le Bored Ape Yacht Club est une autre série à succès de 10 000 singes dessinés à la main, chacun caractérisé par des particularités et des styles graphiques, donnant accès à des événements exclusifs pour leurs propriétaires. Un autre exemple d’œuvre d’art numérique : celle de l’artiste Beeple qui s’est vendue pour 69 millions de dollars. Son œuvre NFT entièrement numérique « Everydays: The First 5000 Days » est une mosaïque de ses 5 000 premiers dessins et animations vectorielles. Initialement estimée à 100 dollars, elle fut mise aux enchères en mars 2021 pendant 14 jours. Au cours des dix dernières minutes de l’enchère, le prix a considérablement augmenté pour finalement atteindre 69,3 millions de dollars (Martet, 2023).
Des mondes virtuels entiers sont également en émergence. Decentraland était l’un des mondes virtuels décentralisés les plus populaires en 2022. Les NFT y sont utilisés pour représenter la propriété de terrains, bâtiments et autres actifs numériques sur la plateforme. L’un des achats de terrains numériques les plus coûteux a eu lieu sur Decentraland : 116 NFT, représentant 116 parcelles de terrain numérique, ont été vendus pour 2,48 millions de dollars. Ces terrains ont été intentionnellement achetés au cœur du quartier « Fashion Street » de Decentraland, pour marquer l’ambition de développer le secteur de la mode numérique (Aliaga, 2021).
Les cabinets de conseil dans le développement du Web 3.0
Dans ce paysage inédit, les cabinets de conseil se sont positionnés comme prestataires de services incontournables (Cao, 2022). Ces cabinets guident les entreprises à travers les complexités du Web 3.0 en offrant des conseils stratégiques et des solutions sur mesure. Leurs services portent généralement sur l’intégration de la blockchain, les stratégies liées aux cryptomonnaies, et l’adoption de technologies immersives comme la réalité augmentée et virtuelle. Les cabinets de conseil aident les entreprises à comprendre les potentiels du marché, en fournissant des perspectives sur les manières d’innover. Identifier les opportunités du marché est crucial car le Web 3.0 transforme les industries, crée de nouveaux modèles économiques et offre des possibilités d’expériences client améliorées.
Considérons deux exemples d’intervention de cabinets de conseil.
En février 2023, 711 NFT ont été développés pour Olympia Le-Tan. La marque française a collaboré avec la princesse María Olympia de Grèce pour créer une collection unique de 9 sacs à main, produits en 79 exemplaires, chacun associé à un NFT. Un cabinet de conseil français a été engagé pour concevoir et développer cette collection de NFT, assurant leur propriété aux clients grâce à des QR codes.
Un autre projet Web 3.0 a été lancé à l’occasion du salon Virtuality Web3 Summit de 2023 pour concevoir des récits fictifs et explorer des futurs possibles, désirables ou non. En se basant sur la méthode Design Fiction, un cabinet de conseil a ainsi proposé une expérience visuelle immersive sur les stands d’exposition, fusionnant objets réels et virtuels à l’aide de casques de réalité augmentée. Des expériences immersives étaient proposées aux entreprises, sur des thématiques telles que le marché de seconde main, l’investissement durable, le recyclage ou encore la santé mentale. Deux récits fictifs ont été développés et matérialisés grâce à la réalité augmentée et présentés lors de ce salon, afin de faire réfléchir les entreprises sur les bonnes décisions à prendre à court terme concernant ces thématiques sociales et environnementales.
Dynamiques de savoir explicite-tacite
Les projets liés au Web 3.0 sont des activités hautement créatives et exigeantes en termes de connaissances. Bien que ces projets d’innovation s’appuient sur l’usage de technologies avancées, la gestion des connaissances et le facteur humain jouent également un rôle central, nécessitant des processus de création, diffusion et valorisation des connaissances. La théorie de la gestion des connaissances, marquée depuis 30 ans par les travaux d’Ikujiro Nonaka et Hirotaka Takeuchi, demeure pertinente dans le contexte des cabinets de conseil spécialisés dans le Web 3.0, comme le montrent les projets présentés (Nonaka,Takeuchi, 1995, 2000).
Cette théorie est en effet reflétée par les cabinets de conseil au cours de ces projets de Web 3.0. La plupart du temps, les consultants réalisent une veille technologique sur les innovations du secteur, en se tenant informés via les réseaux sociaux, les communiqués de presse et les salons d’innovation. Ils doivent constamment comprendre les dernières avancées, en assimilant les tendances émergentes et en intégrant de nouvelles connaissances dans leur expertise et dans leur gestion de projets. Le peer-programming, où un développeur écrit activement le code pendant que l’autre observe et guide, est une première méthode qui facilite la socialisation et le transfert du savoir tacite. Combiné avec les séances de brainstorming plus larges, le peer-programming favorise la socialisation autour du savoir tacite. Par ailleurs, l’utilisation de plateformes collaboratives de gestion de projet permet à chaque consultant d’accéder en temps réel à une base de connaissances explicites commune, tout en interagissant avec les autres consultants, ce qui favorise le partage de connaissances tacites.
De plus, à la fin du projet, les consultants sont encouragés à rédiger des documents de retour d’expérience qui formalisent les apprentissages, transformant une partie des connaissances tacites en savoir explicite. Cette externalisation passe par la documentation et la formalisation. Des rituels sont également mis en place, au cours desquels les consultants partagent leurs nouvelles connaissances avec l’ensemble de l’organisation, ce qui permet une montée et une généralisation du savoir à l’échelle organisationnelle. Les cabinets de conseil rassemblent ainsi leurs connaissances internes pour s’améliorer et se développer en continu.
Enfin, tout au long des projets liés au Web 3.0, les consultants créent des artefacts cognitifs, tels que des cartes mentales (plus communément appelées « mindmaps »), des maquettes d’applications ou des prototypes, de manière intensive et fréquente, car ils facilitent la conversion rapide entre savoir tacite et savoir explicite, grâce à leur format visuel.
Ne sous-estimez pas la dimension tacite de la connaissance
Les technologies immersives, l’intelligence artificielle, le Big Data, l’Internet des Objets (IoT), le Cloud et la blockchain sont des composantes interconnectées qui stimulent collectivement et de manière croissante l’évolution des écosystèmes numériques, poussant les entreprises vers la transformation digitale.
Comme le démontre l’analyse approfondie des projets liés au Web 3.0, il ne suffit pas de maîtriser la partie explicite des connaissances pour réussir. Ignorer la dimension tacite du savoir représenterait un obstacle majeur, même pour les meilleures entreprises technologiques cherchant à innover, et pourrait ralentir leur innovation face à leurs concurrents.
Références
Aliaga, L. (2021, November 27). Un terrain virtuel se vend pour 2,43 millions de dollars sur Decentraland (MANA). Cryptoast. https://cryptoast.fr/terrain-virtuel-vend-2-43-millions-dollars-decentraland/
Bandera, C., Keshtkar, F., Bartolacci, M. R., Neerudu, S., & Passerini, K. (2017). Knowledge management and the entrepreneur: Insights from Ikujiro Nonaka’s Dynamic Knowledge Creation model (SECI). International Journal of Innovation Studies, 1(3), 163-174. https://doi.org/10.1016/j.ijis.2017.10.005
Cao, L. (2022). Decentralized AI: Edge intelligence and smart blockchain, metaverse, Web3, and DeSci. IEEE Intelligent Systems, 37(3), 6–19. https://doi.org/10.1109/MIS.2022.3181504
Martet, C. (2023, August 22). L’œuvre à la loupe: « Everydays: the First 5,000 Days » de Beeple. Rise Art. https://www.riseart.com/fr/article/2700/l-oeuvre-a-la-loupe-everydays-the-first-5-000-days-de-beeple
Nonaka, I. & Takeuchi, H. (1995). The Knowledge-Creating Company: How Japanese Companies Create the Dynamics of Innovation. New York: Oxford University Press.
Nonaka, I., Toyama, R. & Konno, N. (2000). SECI, Ba and Leadership: a Unified Model of Dynamic Knowledge Creation. Long Range Planning 33(1), pp. 5-34.
Rudman, R., & Bruwer, R. (2016). Defining Web 3.0: opportunities and challenges. The Electronic Library, 34(1), 132-154. https://doi.org/10.1108/EL-08-2014-0140
Sheridan, D., Harris, J., Wear, F., Cowell Jr, J., Wong, E., & Yazdinejad, A. (2022). Web3 challenges and opportunities for the market. arXiv preprint arXiv:2209.02446. pp. 1-7.
A propos des auteur.e.s
Cécile Heymans, Consultante en Transformation des Organisations, Deloitte, alumni, ESSCA School of Management
Balázs Borsi, professeur, ESSCA School of Management.
Mots-clés : web | Innovation