25/10/2026
Innover autrement ? Une lecture en tensions des grandes transformations
Amel ATTOUR
Cécile AYERBE
Valentine GEORGET
Lise ARENA
Nathalie ORIOL
Depuis plusieurs décennies, la littérature sur l’innovation se voit enrichie par des adjectifs pour qualifier de nouvelles façons d’innover : innovation frugale, innovation responsable, innovation low-tech… Ces modèles proposent tous de repenser les pratiques d’innovation pour combiner enjeux socio-environnementaux et impératifs économiques.
Et si, finalement, innover autrement ne consistait pas à trouver une nouvelle qualification, mais à assumer que nous évoluons dans un monde complexe et pluridimensionnel ; un monde où tensions, contradictions et paradoxes coexistent, sans qu’il faille nécessairement les résoudre, mais plutôt les éclairer pour penser ces dualités ?
C’est ce que propose le numéro spécial de la revue Innovations « Innover autrement ? Une lecture en tensions des grandes transformations ». Plutôt que d’ajouter un nouveau qualificatif, il fait le choix d’embrasser ces tensions comme des dynamiques constitutives de tout processus d’innovation, et jamais comme des anomalies à corriger. Innover autrement, ce serait alors moins choisir un camp que trouver les moyens de faire coexister, dans la durée, des logiques a priori difficilement conciliables. Une telle lecture s’inscrit dans le courant des paradoxes organisationnels, selon lequel les tensions ne disparaissent jamais vraiment ; elles se recomposent, se déplacent, et doivent être gérées plutôt que résolues définitivement. Elle rejoint également les perspectives processuelles de l’innovation, attentives aux dynamiques de transformation des organisations.
Quatre tensions nourricières
A travers la contribution des auteurs de ce numéro spécial, les éditrices invitées identifient quatre tensions qui traversent aujourd’hui les pratiques d’innovation.
La première oppose performance et impact. Elle renvoie aux arbitrages entre objectifs économiques et exigences sociétales et environnementales. Elle est au cœur des débats contemporains sur la finalité de l’innovation : s’agit-il d’innover pour accroître la performance, pour répondre à des enjeux sociaux et environnementaux, ou pour tenter de tenir ensemble ces deux impératifs ? Cette tension est éclairée de manière particulièrement originale à travers une réflexion sur l’innovation frugale durable qui montre comment les arbitrages entre qualité écologique, accessibilité économique et soutenabilité peuvent devenir des sources d’innovation à part entière. En mobilisant le concept émergent de trade-off qualité écologique/prix, les auteurs proposent un cadre d’analyse permettant de comprendre comment certaines formes d’innovation se positionnent à l’intersection des exigences environnementales et des contraintes économiques.
La deuxième tension porte sur ouverture et contrôle. Elle renvoie aux arbitrages entre partage et protection des ressources mobilisées dans les processus d’innovation. Elle interroge la manière dont les organisations peuvent bénéficier de l’ouverture à des connaissances, compétences et ressources externes tout en préservant leur capacité à coordonner, et s’approprier la valeur créée. Elle pose fondamentalement la question de la gouvernance des ressources, notamment informationnelles. Cela est notamment éclairé à travers le cas de la gouvernance des données agricoles, envisagées comme des biens informationnels. Ces données deviennent particulièrement sensibles lorsqu’elles sont susceptibles d’être valorisées, partagées ou réutilisées, générant des risques d’appropriation et de captation de valeur par les acteurs disposant des infrastructures techniques, organisationnelles et juridiques nécessaires à leur exploitation. Comment un secteur peut-il bénéficier du partage de données sans en perdre la maîtrise, ni voir la valeur créée captée par les acteurs les mieux équipés pour l’exploiter ? De telles questions trouvent une expression nouvelle à travers l’étude des business models fondés sur les données et l’intelligence artificielle. Elles illustrent la manière dont les transformations numériques contemporaines redéfinissent les frontières de l’innovation et les capacités des organisations à concevoir, recombiner et faire évoluer leurs modèles d’affaires. Les enjeux autour de l’éthique, de la soutenabilité, de la souveraineté des données et de la dépendance aux plateformes montrent également que ces nouveaux modèles s’accompagnent de tensions croissantes en matière de gouvernance, d’appropriation et de responsabilité.
Photo : Ron Lach
La troisième tension oppose exploration et exploitation : comment maintenir un équilibre entre consolidation des routines existantes et ouverture de nouvelles possibilités ? Autrement dit, elle interroge la manière dont les organisations peuvent concilier expérimentation et efficacité, adaptation et stabilité, nouveauté et continuité. Dès lors, innover autrement consiste moins à choisir entre exploration et exploitation qu’à organiser leur coexistence dans la durée. Le cas de la robotique collaborative permet de manière originale de rendre compte de cette dualité. Loin d’être une martingale technologique qui améliorerait mécaniquement productivité et conditions de travail, l’introduction d’un cobot ne prend son sens que dans la manière dont il est concrètement appréhendé par les équipes qui l’utilisent au quotidien. De fait, formation, ouverture de l’organisation du travail et mobilisation d’expertises collectives en conditionnent les effets réels. En ce sens, il illustre particulièrement bien l’idée selon laquelle « innover autrement » consiste moins à déployer de nouvelles technologies qu’à organiser les conditions de leur appropriation et de leur révision permanente.
Enfin, la quatrième tension est celle qui oppose l’individu au collectif. Les acteurs doivent à la fois affirmer leur identité propre et s’aligner sur les attentes du groupe. Elle renvoie plus précisément aux décalages entre les initiatives, valeurs et responsabilités portées par des acteurs singuliers – innovateurs, intrapreneurs, managers, chercheurs – et les cadres collectifs au sein desquels l’innovation est définie, orientée et évaluée : dispositifs de gouvernance, arènes de décision, régulations organisationnelles. Elle est explorée dans ce numéro à travers l’adoption d’une innovation managériale dans une PME engagée dans un projet d’entreprise libérée. L’étude montre que cette adoption ne résulte ni d’une décision unique ni d’un processus linéaire, mais d’une construction collective du sens, portée par des acteurs internes et externes aux attentes parfois divergentes.
Une invitation à changer de regard
Ce que suggèrent, ensemble, ces quatre tensions, c’est qu’il existe des manières de faire avec ces tensions plutôt que de prétendre les avoir dépassées : en les identifiant, en comprenant comment les acteurs les négocient au quotidien, et en acceptant qu’elles reviennent, sous des formes renouvelées, à mesure que les organisations évoluent.
Pour qui s’intéresse aux mutations en cours – praticiens, décideurs, ou simplement curieux des transformations qui traversent le monde du travail et des organisations – cette manière de voir offre une grille de lecture intéressante pour nourrir les modèles d’innovation qui cherchent à faire face aux grands défis. Elle invite à se méfier des solutions trop simples, et à observer plutôt les arbitrages par lesquels l’innovation se fait réellement. Loin de chercher à éliminer les tensions inhérentes à l’innovation, ce numéro spécial les place au cœur de l’analyse, comme moteurs de recomposition des pratiques et des modèles.
Pour aller plus loin sur ces différentes tensions et les terrains empiriques qui les illustrent, le numéro spécial complet est accessible dans la revue Innovations.
Les auteurs
Amel ATTOUR est Professeure des Universités en Sciences de Gestion et du Management au sein de Université Côte d’Azur et membre du GREDEG (UMR 7321) dont elle est directrice adjointe. Ses recherches portent sur l’innovation de business model au sein des écosystèmes. Elle enseigne le management stratégique auprès d’un public d’étudiants de niveau L1 à L3, et l’innovation au sein des écosystèmes en master 2 recherche.
Cécile AYERBE est Professeure des Universités en Sciences de Gestion et du Management au sein de Université Côte d’Azur et membre du GREDEG (UMR 7321). Elle co-dirige le master Research in Management and Innovation. Ses travaux sont consacrés au management de l’innovation et de la propriété intellectuelle.
Valentine GEORGET est Maîtresse de conférences en Sciences de Gestion et du Management à l’Université Côte d’Azur et membre du GREDEG (UMR 7321). Sa recherche porte sur le management de l’innovation, en particulier sur l’innovation responsable et la santé au travail des innovateurs.
Lise ARENA est Professeure des Universités en Sciences de Gestion et du Management à Université Côte d’Azur et membre du GREDEG (UMR 7321). Ses recherches portent sur les processus d’innovation et de transformation numérique des organisations, qu’elle étudie dans une perspective historique et longitudinale, à l’intersection des systèmes d’information, de l’innovation et de l’histoire du management.
Nathalie ORIOL est Professeure des Universités en Sciences de Gestion et du Management au sein de Université Côte d’Azur et membre du GREDEG (UMR 7321). Ses thématiques de recherche sont dédiées à la finance durable et au management des systèmes d’information financiers.