30/07/2026

Les technologies 4.0 en santé : promesses, transformations et points de vigilance

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Corinne GRENIER

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Angélique CHASSY

Prendre rendez-vous en ligne et téléconsulter son médecin, suivre à distance sa maladie chronique en utilisant des objets connectés, mieux accompagner des patients en partageant ses données entre professionnels, prendre des décisions médicales grâce à une intelligence artificielle (IA) : ces pratiques deviennent désormais de plus en plus courantes dans le secteur de la santé.

 

Les technologies dites « 4.0 » ne consistent pas uniquement de nouveaux outils numériques. Nous les considérons comme pouvant transformer radicalement les pratiques de soin, les modes de coordination entre professionnels, l’organisation et les métiers dans les établissements ainsi que la place et le rôle des patients. En ce sens, les technologies 4.0 contribuent à une reconfiguration profonde du système de santé.

 

On parle désormais de « santé 4.0 » pour désigner l’ensemble des innovations numériques, robotiques et fondées sur les données (et les innovations organisationnelles, managériales et de compétences qui en découlent) qui s’intègrent dans les parcours et les organisations de santé : intelligence artificielle, télémédecine, télésurveillance, objets connectés, plateformes de coordination, logiciels d’aide à la décision ou encore exploration / exploitation des données de santé. Leur point commun est de faire circuler davantage d’informations, de rapprocher des acteurs parfois cloisonnés et de promettre une santé plus préventive, plus personnalisée et, espérons-le, plus accessible (en réduisant des inégalités d’accès aux services de santé).

 

Des promesses très concrètes pour les patients et les professionnels

 

Le premier apport concerne l’accès aux soins. Dans des territoires où l’offre médicale est limitée, la téléconsultation, la télé-expertise et la télésurveillance peuvent réduire certains délais, éviter des déplacements et pouvoir bénéficier d’expertises spécialisées. Pour les professionnels, ces outils peuvent améliorer la continuité de l’information, renforcer la coordination et libérer du temps pour des tâches à plus forte valeur clinique. On parle désormais de « temps médical utile », celui dédié aux relations avec le patient ou entre professionnels, allégé de tâches administratives facilitées ou faites par l’IA.

 

Une autre promesse importante réside dans la personnalisation des soins et des modes d’accompagnement des patients, personnes âgées, en situation de handicap ou avec une maladie chronique. En croisant des données biologiques, cliniques ou comportementales, certains outils permettent d’affiner les diagnostics, anticiper la survenance de complications et aident les professionnels à adapter les traitements. Les applications de suivi (Apps) et autres objets connectés peuvent aider les patients à mieux comprendre leur état de santé et à devenir plus autonome (et acteur de leur propre santé) dans la gestion de leur situation.

 

Au sein des organisations, ces technologies sont souvent présentées comme des leviers d’efficience. Elles peuvent soutenir la traçabilité, la logistique, l’automatisation de certaines tâches administratives et l’exploitation ou exploration d’informations utiles à la décision.

 

Dans un système de santé sous tension, le numérique apparaît ainsi comme un moyen de mieux organiser les flux, à condition que les outils répondent réellement aux besoins du terrain.

 

Une transformation des pratiques, des métiers et des relations de soin

 

Mais l’intérêt des technologies 4.0 ne se réduit pas à leur efficacité technique. Leur déploiement modifie aussi la manière de travailler, de coopérer et de décider. Lorsqu’un logiciel assiste un diagnostic ou qu’une plateforme organise le partage d’informations, ce sont les routines, les responsabilités et parfois les frontières entre métiers qui évoluent. Le numérique peut renforcer le caractère collectif du soin, mais il peut aussi introduire de nouvelles dépendances techniques et de nouvelles formes de standardisation.

 

La relation de soin se transforme elle aussi. Le patient devient souvent utilisateur d’interfaces, producteur de données et parfois acteur d’une partie de son suivi (Serafin, 2021).

 

Cette évolution peut renforcer la compréhension et sa participation aux décisions qui le concernent ; elle peut cependant également transférer vers l’usager des tâches nouvelles, pour lesquelles il est peu formé ou dans des situations (difficultés sociales ou économiques) qui vont alors s’apparenter à une surcharge d’activité et émotionnelle. Il convient de considérer qu’un patient supposé plus autonome a toujours besoin d’accompagnement, d’explications et de garanties sur l’usage des outils.

Photo : Artem Podrez

Des enjeux majeurs à ne pas sous-estimer

Le premier enjeu est celui des données. Les technologies 4.0 reposent sur la collecte, la circulation et l’interprétation de données de santé, parmi les plus sensibles qui soient. L’acceptabilité de ces collecte et traitement dépend de la sécurité technique des systèmes et des process, mais aussi de la transparence des usages, de la clarté des règles et de la confiance accordée aux institutions et aux acteurs qui les manipulent (Careja et Tapus, 2023).

À l’échelle européenne, la gouvernance des données est considérée comme un enjeu majeur. L’Espace européen des données de santé (EEDS) a pour objectif d’encadrer plus efficacement leur partage et leur réutilisation dans les domaines des soins, de la recherche et de l’innovation. Cet encadrement soulève des défis en matière d’interopérabilité, de gouvernance et de compréhension par les citoyens. Il apparait qu’une architecture juridique ne suffit à elle seule pour instaurer la confiance.

Le deuxième enjeu est à la fois professionnel et éthique. Les outils d’intelligence artificielle peuvent aider à détecter des signaux faibles ou à traiter de grandes quantités d’informations, mais ils ne sont ni neutres ni infaillibles (Duguet et al, 2019). Ils dépendent des données utilisées, des choix de conception et des contextes d’usage. Des questions décisives se posent : comment détecter les biais, expliquer une recommandation, attribuer la responsabilité en cas d’erreur et préserver la valeur du jugement humain ?

Le troisième enjeu est celui de l’inclusion. Le numérique peut améliorer l’accès aux soins, mais il peut aussi accentuer les écarts entre les publics qui maîtrisent ces outils et ceux qui en restent éloignés. On note d’ailleurs la montée de l’illectronisme, à savoir le manque de compétences (ou d’appétence) des patients à se servir de ces outils (INSEE, 2021). Ce sont alors les inégalités face à la santé qui pourraient s’accroitre.

La promesse d’une santé plus accessible suppose donc un accompagnement humain, des interfaces compréhensibles et une attention particulière aux publics vulnérables. Un outil disponible n’est pas automatiquement un outil réellement accessible.

La vraie question : comment gouverner et accompagner la transformation du système de santé pour accueillir ces innovations ?

La question n’est donc pas seulement de savoir si les technologies 4.0 sont efficaces, mais dans quelles conditions elles le deviennent, et partant dans quelles conditions elles deviennent acceptables.

Une innovation utile en santé ne peut pas être pensée uniquement depuis la technique. Elle suppose tout d’abord une gouvernance associant soignants, patients, établissements, concepteurs, autorités publiques, chercheurs et acteurs de la protection des données, afin d’identifier les besoins, d’évaluer les effets réels des outils et d’arbitrer entre performance, sécurité, équité et acceptabilité (Santos et al, 2024).

Le contexte français récent va dans ce sens : les autorités insistent de plus en plus sur la formation, l’évaluation, la régulation et le développement d’une IA de confiance. Cela rappelle une chose essentielle : l’innovation n’a de valeur durable que si elle est gouvernée, comprise et intégrée de manière pertinente dans les pratiques de soin.

Une innovation utile en santé suppose également des espaces de débats et d’expérimentation sur les conditions et les frontières de son acceptabilité. Il convient de pouvoir évaluer les conditions des gains attendus en termes de qualité du soin (et de l’accompagnement), de qualité des relations entre tous les acteurs, et de qualité (et de sens) de vie au travail.

Les technologies 4.0 en santé ne sont ni un simple progrès technique, ni une solution miracle aux fragilités et complexités (« mille-feuille administratif ») du système de santé. Elles ouvrent des possibilités réelles pour mieux coordonner, prévenir, suivre et personnaliser les soins. Mais elles déplacent aussi des équilibres et imposent de nouvelles exigences en matière d’éthique, de sécurité, de formation, d’inclusion et de gouvernance. Leur réussite dépendra moins de la seule puissance des outils que de la capacité collective à en faire des instruments au service d’une santé plus efficace, plus juste et plus compréhensible, qui n’oublie pas ses grands défis : un vieillissement de la population sans isolement social, une plus grande inclusion dans la société des personnes en situation de handicap, des patients mieux informés et mieux soutenus tout au long de la gestion de leur maladie chronique, une coordination territoriale des professionnels pour un meilleur accès aux services de santé, l’enjeu d’innovation thérapeutique face à des maladies émergentes (santé environnementale, santé mentale, par exemple).

Références

Careja, A. C. et Tapus, N. (2023), Digital Identity Using Blockchain Technology, Procedia Computer Science, 221, 1074-1082. doi:10.1016/j.procs.2023.08.090.

Duguet, J., Chassang, G. et Béranger, J. (2019), Enjeux, répercussions et cadre éthique relatifs à l’Intelligence Artificielle en santé : Vers une Intelligence Artificielle éthique en médecine, Droit, Santé et Société, 6.3, 30-39.

INSEE (2021), Compétences numériques des Français en 2021, Paris. Disponible sur : https://www.insee.fr/fr/statistiques/7633654.

Santos, T. R., Dias, E. et Scoton, L. (2024), Challenges for Implementing Health 4.0, Preprints, 2024121485. doi:10.20944/preprints202412. 1485.v1.

Serafin, A. (2021), L’utilisation de systèmes d’IA dans la relation de soins suscitant une redéfinition des rôles de patient et de médecin, dans J. Béranger et R. Rizoulières (dir.), La révolution digitale dans le système de santé (Vol. 2), ISTE Group / ISTE Editions, 93-110.

 

Les auteures

 

Corinne GRENIER est professeur senior à Kedge Business School (Marseille) et directrice scientifique de la chaire de recherche et expérimentation Territoires API (inclusifs et capacitants). Ses travaux de recherche questionnent actuellement la transition inclusive des politiques publiques et des organisations de santé, par les questions de l’innovation participative et collaborative, des savoirs expérientiels des usagers et de la transformation des pratiques professionnelles et de ces organisations.

 

Angélique CHASSY est professeure associée à l’École de Management de Normandie Business School (Laboratoire Métislab). Ses recherches portent sur l’acceptabilité sociale des politiques publiques liées à la participation citoyenne. Elle publie également des travaux à l’intersection des politiques de santé, de la participation citoyenne et des sciences participatives. Ses autres recherches concernent l’économie sociale et solidaire, l’environnement, notamment dans le secteur agroalimentaire, ainsi que le statut juridique des citoyens dans les démarches de démocratie participative.

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