15/06/2026

L’OTAN au temps du Roi des rois

Auteur/autrice de l’image
Image de Théo CHOLET

Théo CHOLET

De l’enlèvement de Nicolas Maduro au déclenchement de la Troisième Guerre du Golfe, le Président Donald Trump parait avoir une vision mélienne des relations internationales : un système où le fort fait ce qu’il veut et le faible souffre ce qu’il doit. En atteste sa conception sans fard d’une négociation réussie qu’il met en phrases dans un livre publié en 2007 Think Big : Make it Happen in Business and Life (p.48) : ‘In a great deal, you win – not the other side. You crush the opponent and come away with something better for yourself’. Son désir de dominer, son impulsivité, son égocentrisme ainsi que son absence de remords ressortent de ces lignes. Des traits malheureusement exacerbés par un système encourageant le culte de la violence et dont il exige la loyauté plus que la fidélité. D’aucuns diront que le caractère du Président ne pose en soi que des problèmes moraux, voire cognitifs, mais c’est précisément parce qu’ils le sont que ceux-ci glissent dans la sphère du politique. Et cela peut nous renseigner a minima sur deux choses : les ressorts de l’opération Epic Fury et le sort sans doute réservé à l’Organisation du Traité de l’Atlantique nord (ci-après, OTAN).

 

L’opération visant à décapiter le régime iranien datée du 28 février 2026 ressemble, dans sa logique, à l’opération Absolute Resolve du 3 janvier 2026. D’un seul coup, l’on cherche à changer le dirigeant en place pour un autre compatible avec la vision du monde du 47e Président. Dit autrement, l’Empereur choisit et nomme ses satrapes. Si ce modèle d’action montre déjà ses limites au Venezuela, il parait tout à fait caduc pour le cas iranien. Pourquoi ? Parce qu’Epic Fury se base non seulement sur des hypothèses fausses – qu’il suffit de mener une campagne de frappe aérienne pour renverser un pouvoir se préparant à cette éventualité depuis ses débuts –, ainsi que sur une théorie de la victoire dysfonctionnelle qui souffre d’objectifs stratégiques mal-définis. Dans la mesure où la guerre est une activité profondément interactionnelle, il ne suffit pas d’affirmer qu’elle est gagnée pour qu’elle le soit et ainsi s’en désengager. Précisons que s’il faut bien sûr libérer les Iraniens d’un régime qui les massacre, une bonne décision prise pour des mauvaises raisons n’est pas une bonne décision.

 

L’impasse militaire iranienne est un impensé pour un Président habitué à croire dans la puissance performatrice de sa parole et l’inconséquence de ses actes. Cette situation le vexe. Elle le vexe encore plus qu’il exige de ses alliés otaniens de venir l’aider à vaincre un ennemi déjà vaincu. Un post du 20 mars 2026 issu de son réseau social TRUTH Social expose un désarroi ayant l’arrière-goût du mépris et du ressentiment :

 

Figure n°1 : screen-shot d’un post du 47e Président sur son réseau social du 20 mars 2026.

Bien qu’absurde et tragique, ce message condense un certain dégout de l’OTAN : une périphérie refusant l’appel de l’hégémon. Son idée même cristallise ce qu’il déteste. Elle est une anomalie historique, une alliance asymétrique libérale où la grande puissance encourage un certain comportement des plus petites en leur offrant un canal pour influencer la politique étrangère américaine (Burton, 2012, p. 115 ; Béraud-Sudreau et Schmitt, 2024, p.5). Il souhaite, si ce n’est la détruire, en changer le contrat afin d’en faire une alliance coercitive.

 

Pour ce faire, il exploite la disparité de puissances entre alliés afin d’assurer une domination du plus fort sur les plus faibles. On aurait tort d’occulter les intentions vengeresses et punitives de ses déclarations et de celles de ses conseillers. Plus d’une fois ont-ils sous-entendu que les États-Unis pourraient subordonner leur engagement militaire à l’adoption de certaines orientations politiques en Europe. Tout est fait et sera fait pour contraindre les pays européens à accepter une relation structurellement inégale, voire de les punir en cas de résistance. L’abandon pur et simple de ces derniers demeure, à terme, une option envisageable s’ils persistaient dans leur refus.

 

C’est pourquoi il n’est pas exclu que les États-Unis cherchent à se désengager de l’OTAN au profit d’accords bilatéraux – économiques et militaires – leur permettant de maximiser, pays par pays, l’asymétrie de puissance, et de se prémunir ainsi contre toute riposte collective. D’aucuns rétorquerons qu’il n’est nullement dans l’intérêt du Président, ni de sa nation de le faire. Après tout, l’Europe demeure l’un des lits de la puissance américaine. Ils ont raison, mais font peut-être également l’erreur de projeter un zeste de rationalité sur un acteur au mieux irrationnel. Sans doute que fait-on pour se rassurer, pour rendre prédictible quelqu’un de fondamentalement chaotique ? Pour paraphraser l’historien André Loez, il n’est pas le nouveau Machiavel, mais un vieil homme persuadé d’être un génie – alors que les fées de l’intelligence, de la prudence, de la justice et de la tempérance ont manifestement évité son berceau.

 

Stricto sensu, l’article Des techno-thrillers américains comme théâtre de guerre mondiale : quel rôle pour l’OTAN ? ne traite pas du problème de la stupidité encouragée par une chambre d’échos en politique. L’enjeu était plutôt de questionner les représentations de l’Alliance en pleine épreuve politique et morale que serait une Troisième Guerre mondiale. Sur ce point, la dernière partie est peut-être la plus pertinente. Nous nous étions appuyés sur les travaux de Stephen Walt sur le devenir des alliances afin de contextualiser trois techno-thrillers de la fin du vingtième-siècle mettent en scène la disparation de l’OTAN : Cauldron de Lary Bond, ARC light et Invasion d’Éric Harry. À la lumière de l’actualité, le premier roman, publié en 1993, est sans doute le plus intéressant, non pas pour la prescience de son auteur, mais pour la justesse de son propos sur le rôle des dirigeants. Ci-dessous, un résumé de l’œuvre extrait de l’article :

 

« Une crise financière éclate en Europe au cours de l’année 1993. Des émeutes ont lieu au fur et à mesure que la crise s’installe. Au grand dam des États-Unis, les gouvernements français et allemand mettent en place des mesures protectionnistes pour tenter d’y mettre fin, mais l’aggravent, car commence dès lors une récession. Les tensions entre les anciens alliés, sur fond de guerre commerciale, causent la disparition de l’OTAN. Afin de tirer profit de cette nouvelle réalité politique, la France, désormais sous la coupe d’un dirigeant autoritaire, et l’Allemagne établissent une alliance économique et militaire assujettissant les PECO. La guerre éclate contre les États-Unis, peu de temps après : la France, abandonnée par tous, la perd et change de régime politique, de la Cinquième à la Sixième République » (Cholet, 2026, p.78).

Si l’on est taquin, l’on dira qu’il s’agit d’un exemple de projection défensive, un mécanisme où l’on projette inconsciemment sur autrui ses propres défauts que l’on refuse d’admettre. Mais il convient de respecter une recommandation de Lawrence Freedman émise dans son The Future of War: A History, celle de ne pas lire ces histoires pour évaluer la prescience des auteurs, mais parce qu’elles reflètent les attitudes contemporaines à l’égard de la guerre. L’histoire de Cauldron devrait servir d’abord d’avertissement sur la vision obsidionale de l’international du Président américain. Tant dans leurs discours que dans leurs actes, les États-Unis se comportent de plus en plus à la manière d’un Empire – ils l’étaient déjà sur le plan territorial et semblent désormais le devenir sur les plans institutionnel et comportemental : cette prédation des ressources et des faibles n’est pas sans conséquence sur la stabilité politique d’un pays faisant face à deux guerres mondialisées, ni sur les fondements de sa puissance.

Pour conclure, il convient de méditer sur un passage de l’Iliade ou le poème de la force de Simone Weil : « Telle est la nature de la force. Le pouvoir qu’elle possède de transformer les hommes en choses est double et s’exerce de deux côtés ; elle pétrifie différemment, mais également, les âmes de ceux qui la subissent et de ceux qui la manient ». Même si elle est loin de l’idéal homérique, l’obsession de l’administration Trump pour la force est à double tranchant. Elle est à miroir et à trop l’utiliser, à ne voir qu’à travers elle, la personne qui la manie n’est plus : elle ne devient qu’une chose, un cadavre. S’il n’y prend pas garde, Trump l’apprendra à ses dépens. Les États-Unis, également. L’OTAN, pareillement. La renaissance américaine voulue par le Roi des rois sera moins un nouvel âge d’or que son précipice, son post res perditas.

Références

Bereaud-Sudrow, L. Schmitt, O. (2024), Alliance politics and national arms industries: creating incentives for small states?, European Security, 33(4), 711–731.

Bond, L. (1994), Cauldron, Londres, Headline Feature Group.

Burton, J. (2012), NATO after the Cold War: Explaining the Durability of the Atlantic Alliance in a New Global Context, Ph Dissertation, University of Otago.

Cholet, T. (2026), Des techno-thrillers américains comme théâtre de guerre mondiale : quel rôle pour l’OTAN ?, Marché et organisations, 55(1), 55-87.

https://doi.org/10.3917/maorg.pr1.0121.

Trump, D., Zanker, B. (2007). Think Big: Make It Happen in Business and Life, New York, Harper.

Weil, S. (1941), L’Illiade ou le poème de la force, Cahiers du Sud.

 

NB : Article rédigé le 31 mars 2026.

L’auteur

Théo CHOLET, Université Catholique de Louvain, est titulaire d’une licence en philosophie, ainsi que d’un master en sciences politiques et d’un autre en philosophie. Il s’intéresse, par extension, à la mise en récit du fait militaire ainsi qu’à la politique étrangère américaine.

FOCUS :

Science-fiction et organisations innovantes
Des techno-thrillers américains comme théâtre de guerre mondiale : quel rôle pour l’OTAN ?