22/05/2026
Dynamiques d’évolution des écosystèmes d’innovation dans le contexte de l’expansion de l’intelligence artificielle
Laurent ADATTO
Camille AOUINAÏT
Son Thi Kim LE
Michelle MONGO-DESAGE
L’essor rapide et massif de l’intelligence artificielle (IA) reconfigure profondément les écosystèmes d’innovation contemporains. Les transformations engendrées par cette technologie ne se limitent pas à une simple augmentation des performances techniques : elles modifient les structures organisationnelles, les relations entre acteurs ainsi que les enjeux de gouvernance. De nouveaux intermédiaires apparaissent, certaines compétences deviennent centrales, et les chaînes de valeur se réagencent autour de plateformes et de flux de données. Comprendre ces dynamiques est crucial pour appréhender comment les organisations, les territoires et les institutions peuvent s’adapter à cette mutation systémique.
L’IA s’intègre progressivement dans une grande diversité de secteurs : industrie manufacturière, santé, éducation, défense, logistique, agriculture, services financiers ou encore administration publique. Cette diffusion sectorielle contribue à transformer les modes de production de connaissances et les modalités de coopération entre acteurs. Les écosystèmes d’innovation deviennent ainsi plus ouverts, plus interconnectés et plus dépendants de ressources immatérielles telles que les données, les infrastructures numériques ou les compétences spécialisées.
Dans ce contexte, ce texte est consacré aux dynamiques des écosystèmes d’innovation face aux transformations économiques, sociales et technologiques contemporaines. Il met en évidence le rôle central de ces écosystèmes dans les processus d’engendrement, d’adoption et de diffusion de l’innovation et examine plusieurs recompositions majeures : transformation des rôles des acteurs, reconfiguration des chaînes de valeur, émergence de nouveaux intermédiaires, recomposition géographique de l’innovation et nouveaux enjeux de gouvernance.
Transformation des rôles au sein des écosystèmes
Les écosystèmes d’innovation traditionnels regroupaient historiquement entreprises, universités, centres de recherche, bailleurs de fonds et pouvoirs publics. Avec l’IA, cette configuration évolue et tend à se complexifier.
Les fournisseurs de données deviennent centraux. La quantité, la qualité et l’accessibilité des données conditionnent l’efficacité des modèles d’IA. Les entreprises qui maîtrisent ces ressources stratégiques comme les plateformes numériques, les entreprises de télécommunication, les distributeurs, les fabricants d’objets connectés, deviennent des acteurs dominants, capables d’imposer des standards technologiques et de redéfinir les règles d’entrée sur les marchés.
Les développeurs de modèles (notamment utilisant des algorithmes puissants), startups spécialisées, laboratoires privés ou publics, jouent un rôle d’orchestration et de diffusion d’outils génériques réutilisables dans de multiples secteurs. Leur importance sur le marché est croissante de par les impacts de leurs innovations qui constituent les fondations techniques sur lesquelles d’autres acteurs construisent leurs propres produits et services.
Les utilisateurs finaux comme les entreprises industrielles, les services publics, les petites et moyennes entreprises, et les consommateurs, ne sont plus de simples utilisateurs et bénéficiaires de ces innovations. Par leurs usages, leurs retours et leurs contraintes, ils influencent directement les trajectoires d’innovation. Dans certains cas, ce sont les communautés d’utilisateurs qui orientent les priorités de développement.
Cette transformation des rôles s’accompagne également d’une évolution des compétences recherchées dans les écosystèmes d’innovation. Les profils hybrides combinant expertise technique, capacité d’analyse de données et compréhension des enjeux organisationnels deviennent particulièrement recherchés. Les universités et les institutions de formation jouent ainsi un rôle essentiel dans la structuration de ces nouveaux marchés du travail, en développant des programmes interdisciplinaires associant informatique, management, économie et sciences sociales.
Reconfiguration des chaînes de valeur de l’innovation
L’intégration de l’IA dans les différents secteurs bouleverse les chaînes de valeur traditionnelles. Elles deviennent multidirectionnelles, circulaires et fortement dépendantes des flux de données.
Trois évolutions majeures s’observent :
- La montée en puissance des plateformes
Les plateformes numériques deviennent des nœuds structurants de création et de captation de valeur. Elles orchestrent la rencontre entre développeurs, utilisateurs, fournisseurs de données et intégrateurs. Elles transforment la logique d’innovation en un processus continu et évolutif.
- La fragmentation des activités d’innovation
La conception de systèmes d’IA implique de multiples étapes spécialisées : collecte de données, annotation, entraînement, optimisation, intégration. Chacune de ces étapes peut être réalisée par des acteurs différents.
- L’accélération des cycles d’innovation
Grâce à l’automatisation et aux modèles pré‑entraînés, les cycles d’expérimentation, de prototypage et de déploiement se raccourcissent. Les entreprises doivent s’adapter simultanément à de multiples vagues technologiques.
Émergence de nouveaux intermédiaires d’innovation
L’expansion de l’IA crée une nouvelle génération d’intermédiaires techniques, économiques et institutionnels. Parmi eux : i) les fournisseurs de données annotées, essentiels pour l’apprentissage supervisé (entreprises spécialisées, plateformes collaboratives, organisations publiques) ; ii) les auditeurs et certificateurs algorithmiques, chargés d’évaluer la conformité éthique, la robustesse, l’explicabilité ou les biais des systèmes d’IA ; iii) les intégrateurs de solutions IA, qui accompagnent les entreprises dans la mise en œuvre technique et organisationnelle des modèles ; iv) les fabricants de puces spécialisées, indispensables au traitement rapide et à grande échelle des algorithmes ; v) les médiateurs de gouvernance, qui facilitent la coordination entre acteurs, la standardisation ou la régulation. Ces intermédiaires occupent une place stratégique : ils fluidifient les interactions et garantissent la confiance dans les systèmes d’IA.
Au-delà de leur rôle technique, ces intermédiaires participent également à la structuration institutionnelle des écosystèmes d’innovation. Ils contribuent à diffuser des normes, des bonnes pratiques et des standards qui facilitent la coopération entre acteurs. Dans certains cas, ils agissent comme des catalyseurs d’innovation en mettant en relation des organisations qui ne collaboreraient pas spontanément.
Photo : Markus Winkler
Recompositions géographiques et redistribution des pôles d’innovation
La géographie de l’innovation connaît un mouvement dual : concentration et dispersion. D’un côté, des pôles d’excellence se renforcent dans les régions disposant de fortes capacités d’investissement en R&D, d’un écosystème numérique avancé et d’une densité de compétences en IA. Ces pôles captent une part croissante des financements, des infrastructures et des compétences. De l’autre, l’IA rend possible une décentralisation de certaines activités comme l’annotation de données, la formation à distance, ou le développement de modèles spécialisés. Des régions longtemps en marge de l’innovation technologique deviennent des acteurs importants dans les segments intermédiaires de la chaîne de valeur.
Les pays et les régions se positionnent alors en fonction de leurs avantages comparatifs : infrastructures cloud, capacités d’ingénierie, disponibilité des données, stabilité réglementaire, qualité de la formation, ou maturité des réseaux industriels.
Nouveaux enjeux de gouvernance et de régulation
Au-delà des enjeux technologiques, l’IA s’inscrit dans les grandes transitions sociétales contemporaines, notamment la transition écologique et les transformations des systèmes productifs. Les écosystèmes d’innovation doivent ainsi concilier performance économique, soutenabilité environnementale et acceptabilité sociale au regard des paradoxes qu’implique l’utilisation de l’IA.
L’expansion rapide de l’IA soulève également de nouveaux défis de gouvernance. La complexité des infrastructures, l’ampleur des données mobilisées et l’opacité de certains algorithmes posent des questions de transparence, de responsabilité et de contrôle. Les pouvoirs publics cherchent ainsi à encadrer ces technologies par des cadres réglementaires, des normes éthiques et des dispositifs de certification, tandis que les entreprises intègrent progressivement des mécanismes internes de gouvernance de l’IA, tels que l’audit algorithmique et la gestion des risques. Enfin, la gouvernance des écosystèmes d’innovation repose aussi sur la coordination entre acteurs publics et privés. Les universités, centres de recherche et organisations intermédiaires jouent un rôle clé dans la diffusion de normes favorisant un développement responsable de l’IA.
Au cœur de l’IA et des dynamiques d’innovation : l’importance essentielle des semi-conducteurs
Les dynamiques d’évolution des écosystèmes d’innovation liées aux progrès de l’IA ne peuvent enfin être abordées sans prendre en compte la matrice technologique et matérielle permettant leur implémentation, c’est-à-dire l’industrie des semi-conducteurs. Ces puces électroniques constituent à cet effet le levier de puissance des firmes, et encore plus des États. Parmi les entreprises leaders et écosystèmes liés, beaucoup de concepteurs de ces « forges de l’innovation et de l’IA » sont localisés en Asie du Sud Est et en particulier à Taïwan. A cet égard, elles drainent des enjeux géostratégiques de grande importance, notamment liés à la défense de Taïwan. En outre, des plans structurants d’investissements IA de plusieurs milliards, étatiques (États-Unis, Chine… pour les plus massifs) et régionaux, notamment européen, ont pris la mesure de ce caractère décisif et augmentent régulièrement leurs dotes, car il s’agit d’une course dont il ne faut être écarté, sous peine d’être distancé, potentiellement à jamais, dans l’innovation et le façonnement du futur d’un point de vue économique, industriel, technologique et géopolitique.
Pour conclure, l’expansion de l’intelligence artificielle transforme les écosystèmes d’innovation en profondeur. Les rôles évoluent, les chaînes de valeur se recomposent, de nouveaux intermédiaires apparaissent et la géographie de l’innovation se redessine. Les enjeux de gouvernance et de régulation deviennent centraux pour maintenir un équilibre entre dynamisme technologique, équité économique et protection des droits fondamentaux.
Dans ce contexte, comprendre ces dynamiques est essentiel pour orienter les politiques publiques, adapter les stratégies d’entreprise et structurer des écosystèmes capables de tirer pleinement parti du potentiel de l’IA tout en maîtrisant ses risques.
Ces transformations concernent l’ensemble des organisations impliquées dans la production et la diffusion de connaissances : universités, centres de recherche, institutions publiques, startups et entreprises industrielles. La capacité à coopérer au sein d’écosystèmes ouverts et à intégrer les innovations issues de l’intelligence artificielle devient un facteur déterminant de compétitivité et de résilience. Enfin ces problématiques d’IA structurant les écosystèmes d’innovation sont entièrement dépendantes, d’un point de vue matériel et technologique, de l’industrie des semi-conducteurs, drainant des milliards d’investissement et au cœur des enjeux géopolitiques, industriels et économiques d’aujourd’hui et de demain.
Les auteurs
Laurent ADATTO est docteur en économie et gestion de la technologie et de l’innovation du CNAM et chercheur associé au Laboratoire de Recherche sur l’Industrie et l’Innovation (ISI/LAB.RII) de l’Université du Littoral Côte d’Opale. Ses recherches portent sur les stratégies d’open source et d’innovation ouverte, les processus de standardisation et les prospectives d’évolution des TIC.
Camille AOUINAÏT est docteure en gestion et économie de l’innovation. Son expertise lui permet d’accompagner les petites et moyennes entreprises des secteurs agricole et alimentaire dans l’analyse des freins à la mise en place des innovations et des solutions innovantes appropriées. L’alimentation locale, les initiatives innovantes, la durabilité et la collaboration liées à ces secteurs sont au cœur de ses recherches. La collaboration dans un contexte d’innovation ouverte et le transfert de connaissances entre différents types d’acteurs des systèmes agro-alimentaires sont également une thématique de ses recherches.
Son Thi Kim LE, docteure en sciences de gestion, est maîtresse de conférences à l’Université du Littoral Côte d’Opale. Elle est titulaire d’un doctorat en sciences de gestion de l’Université Toulouse 1 Capitole. Ses publications portent sur des thématiques liées aux processus d’innovation dans les pays en développement, susceptibles d’enrichir la vision du management de l’innovation, telles que le bricolage, les liens sociaux et la corruption. Ses recherches visent à contribuer à une meilleure compréhension du management de l’innovation dans des contextes de ressources limitées.
Michelle MONGO-DESAGE est maître de conférences, spécialisée en économie de l’innovation à Mines Saint-Étienne, à l’Institut Henri Fayol, et rattachée au laboratoire de recherche COACTIS (Universités de Lyon 2 et de Saint-Étienne). Ses travaux portent sur les relations entre économie, innovation et développement durable.