15/12/2024
Les innovations religieuses : le marché des dieux et la crise
DOMINIQUE DESJEUX
Au départ, mon travail de recherche qui a duré une dizaine d’années cherchait à élucider comment « l’innovation » chrétienne avait réussi à s’implanter dans le monde romain. Ensuite, j’ai déplacé ma question en cherchant à comprendre le lien entre monothéisme, polythéisme et « sécurité sociale », c’est-à-dire quelle était la fonction d’utilité sociale des religions par rapport aux malheurs, à l’insécurité du quotidien et donc aux crises ?
En me décentrant du monde chrétien, j’ai compris comment le monde juif au premier siècle de notre ère, face à une crise dramatique — celle de la destruction du Temple de Jérusalem et de la disparition de la caste des prêtres qui menaçaient sa pérennité dans le monde méditerranéen — a dû choisir entre deux stratégies de survie. L’une s’est centrée sur son « cœur de métier » en durcissant les règles et les contraintes rituelles. Elle a conduit au judaïsme rabbinique. L’autre a choisi l’expansion par le prosélytisme, la simplification des règles religieuses et « l’enchantement » de la vie après la mort par la résurrection et a donné le christianisme.
Après avoir analysé de nombreux changements dans le monde (voir Desjeux, 2018 et 2023) j’ai fait l’hypothèse méthodologique qu’il était possible de comprendre les innovations religieuses dans le passé qui à leur tour nous donneraient des clés pour comprendre le présent.
Pour favoriser la comparaison entre des phénomènes hétérogènes, il ne faut pas limiter la question des innovations à celle des inventions techniques, voir, pour certains économistes comme Philippe Aghion, limiter les innovations à la société industrielle des deux derniers siècles. Il faut l’ouvrir à tous les phénomènes matériels, sociaux ou symboliques qui produisent du changement que ce soit en termes d’armes, d’organisation, de médicament, de commerce, de technique ou de navigation.
Il faut aussi rappeler que la plupart des inventions ne deviennent pas des innovations. Elles disparaissent en traversant le jeu des acteurs et des contraintes qui les conduit vers l’usager final. C’est pourquoi la question de l’innovation relève d’un problème plus général, celui des conditions sociales de production du changement quel que soit le contenu de l’innovation ou le sens du changement. En ce sens, Le marché des dieux est une recherche qui porte sur le changement des sociétés et sur les innovations au sens large et pour finir sur qui gagne ou qui perd au changement.
Crise climatique et émergence de l’innovation conflictuelle du monothéisme
De façon un peu arbitraire, le processus d’innovation qui a conduit à l’émergence du monothéisme juif puis chrétien s’étend de -1200 avant notre ère jusqu’à plus 400 de notre ère. Il s’organise autour de nombreuses crises. J’en choisirai trois par comparaison avec aujourd’hui : climatique, militaire et économique.
Une des crises est climatique. Entre le XVe siècle et le XIIe siècle avant notre ère, l’est de la Méditerranée voit l’effondrement des grands royaumes d’Égypte, d’Anatolie, de Mésopotamie et de la mer Égée. Cet effondrement serait dû, suivant l’historien Éric H. Cline (2016), « à une période de sécheresse à la fin du XIVe siècle qui entraîna de graves crises agricoles et des famines », qui à son tour entraînèrent une période « de guerre, de désordres sociaux et de vagues migratoires », sans oublier une épidémie de peste et surtout un effondrement brutal de l’économie du cuivre, un métal central pour la vie quotidienne et la guerre.
L’économie du cuivre était jusque-là contrôlée par l’empire mycénien à partir de la mer Égée. C’est le moment où les forgerons Qénites, au sud de la mer Morte, vont prendre le contrôle de l’économie du cuivre. Ils révèrent une divinité du nom de Yahvé. Les Hébreux, probablement sous l’impulsion du roi David, vers le Xe siècle avant notre ère, attribuent la puissance des Qénites à celle de leur Dieu (Nissim, 2020). Ils vont donc adopter Yahvé sans abandonner pour autant le polythéisme, au moins pendant quatre ou cinq siècles. C’est un changement conflictuel, car le monothéisme remet en cause le système de sécurité sociale et de bien-être des populations juives paysannes, en supprimant la diversité de leurs dieux. Cette diversité garantissait à tous d’avoir des divinités bien adaptées à la résolution des problèmes de récolte, de santé ou de paix militaire. La crise climatique en favorisant l’invention d’un Dieu tout puissant provoque une forte conflictualité entre la paysannerie et les élites politico-religieuses.
La guerre entre Rome et les zélotes : le « cygne noir » ou la destruction du Temple de Jérusalem
Une autre crise est militaire. Elle est liée au conflit entre le peuple juif et l’Empire romain. Elle conduit à la destruction du temple de Jérusalem en l’an 70. Au premier siècle de notre ère, Israël comprend de nombreuses factions religieuses, dont les pharisiens, les sadducéens, les esséniens et les zélotes. Jésus, un prédicateur juif, est plutôt proche des pharisiens. Il paraît favorable au prosélytisme à l’inverse d’autres courants juifs. Il est condamné à mort par les Romains comme plusieurs autres messies ou leaders zélotes nationalistes de l’époque.
À la suite de la mort de Jésus, son frère Jacques « le juste » s’installera à Jérusalem pour diriger la communauté des juifs qui se réfère à Jésus. L’apôtre Pierre se chargera de transmettre les paroles de Jésus auprès des juifs de la diaspora et Paul de Tarse, un pharisien qui n’a pas connu Jésus, se consacrera aux « païens ». Il est la principale « personnalité mobilisatrice » de la diffusion du message de Jésus.
Il est le premier à se rendre compte que le message juif est difficile à transmettre à cause de la kashrout et de la circoncision. Il propose donc de simplifier « l’offre religieuse » aux populations polythéistes, en introduisant une « innovation de rupture » par la suppression de ces deux rituels. Il rentrera en conflit avec les juifs orthodoxes. Les trois successeurs de Jésus meurent avant l’an 70 et tout aurait pu s’arrêter là.
Or, un « cygne noir », un événement imprévu, la révolte des zélotes contre les Romains, entraîne la destruction du Temple en l’an 70. La fin de la caste des prêtres du Temple relance la question de la survie et de l’unité du peuple juif et donc de celle de la stratégie à suivre pour ne pas disparaitre. La population juive représentait à l’époque autour de 8% de la population de l’empire romain, ce qui est un chiffre important.
Face à cette menace de disparition, le courant rabbinique qui est en train de naître propose la mise en place progressive des 613 prescriptions tirées de la Torah, le recentrage du monothéisme sur le peuple juif sans faire de prosélytisme et l’obligation d’envoyer les enfants juifs à l’école.
Le courant « judéo-chrétien » soutient à l’inverse qu’il faut s’ouvrir au monde païen, et donc « élargir le marché des dieux », pour parler en langage moderne, pour que la religion juive se développe et ne disparaisse pas. Ils se réfèrent au « rabbi » Jésus, qui deviendra Jésus-Christ, le Messie ressuscité.
La population juive est à l’époque paysanne. Le coût de l’éducation est trop élevé pour elle, car elle a besoin des enfants pour cultiver les champs. Ceux qui n’envoient pas leurs enfants à l’école deviennent des parias dans leur communauté. Les juifs vont donc choisir la religion la plus proche et la moins contraignante, le judéo-christianisme en émergence. Cette obligation a donc conduit à une diminution drastique de la population juive qui passe de 5 ou 7 millions au premier siècle de notre ère à 1 ou 2 millions au septième siècle à l’époque de Mahomet mort en 632 à Médine. Au VIIe siècle, la population juive a diminué de 80 %. Une bonne partie est devenue chrétienne. Elle est concentrée à 75% en Mésopotamie (Botticini et Eckstein, 2016).
La crise monétaire qui permet aux chrétiens de devenir la religion de l’État romain.
Entre le deuxième siècle et le quatrième siècle, les judéo-chrétiens sont régulièrement persécutés. Leur pouvoir n’est pas du tout assuré. Finalement, le courant chrétien, qui en deux siècles s’est séparé de ses origines juives, va s’institutionnaliser au IVe siècle de notre ère grâce à une alliance avec l’empereur Constantin et à la crise monétaire qui secoue l’Empire romain. En 313, l’empereur Constantin publie « l’édit de Milan » qui fait du christianisme une religion légale au même titre que le « paganisme » qui cesse d’être la religion officielle. En devenant chrétien, l’empereur Constantin se donne le droit de « confisquer tous les trésors de métaux précieux des temples païens », puis de les fondre « pour fabriquer une nouvelle monnaie, le Solidus qui permettra de payer les soldats », comme l’écrit Bruno Dumézil. Les chrétiens deviendront une sorte d’administration de substitution. Il ne reste plus à Constantin qu’à unifier tous les courants religieux chrétiens pour créer un « standard », le Credo de Nicée qui favorise la diffusion de l’innovation religieuse.
L’angle choisi ici pour comprendre les déclencheurs du changement dans les sociétés, les organisations ou les familles, hier et aujourd’hui, est celui des crises. Elles sont prises au sens d’un événement inattendu ou non, provoqué ou subi, qui va conduire une partie des acteurs sociaux à changer leurs pratiques ou à innover pour survivre en fonction de leurs marges de manœuvre, de leurs atouts et de la situation. L’analyse par les crises met en lumière les contraintes qui organisent le choix des acteurs, comme cela en est particulièrement le cas aujourd’hui du fait des incertitudes géopolitiques, du réchauffement climatique ou des crises économiques en Chine, en Europe ou aux États-Unis.
Cette analyse relève d’une anthropologie stratégique qui prend autant en compte le jeu des acteurs sociaux, la logistique, la culture matérielle, la conflictualité et les effets de situation, que les représentations, le sens et l’imaginaire à une échelle d’observation mesosociale qui n’est ni celle des individus ou du leadership, ni celle de la macroéconomie qui sont par ailleurs tout autant pertinentes.
Entre 1750, début de l’ère du charbon et de la consommation en Angleterre et en Europe de l’Ouest et 2000, toutes les innovations ont en gros été organisées autour de 5 objectifs : simplifier les usages des biens de consommation grâce à l’industrie et à la chimie ; gagner du temps ; dépenser moins d’énergie humaine grâce aux énergies industrielles ; payer moins cher en baissant les coûts et les prix des biens consommés tout en augmentant la quantité des biens consommés pour favoriser leur accès à tous.
Or sous contrainte de réchauffement climatique, de pollution et de l’eau qui devient une ressource rare, et donc de risques de guerre, il faut arriver à limiter la croissance de la consommation en matière et énergie. Cela demande : de limiter les biens consommés et d’augmenter leur durabilité. Dans la période de transition, cette durabilité augmente bien souvent les coûts et les prix comme dans le cas des produits bio, et tout cela en période de forte contrainte de pouvoir d’achat. Le fait d’utiliser moins d’énergie industrielle sans avoir encore aujourd’hui l’équivalent en énergies alternatives demande de plus utiliser l’énergie humaine et donc augmente la pénibilité du travail.
Cela veut dire qu’aujourd’hui les changements provoqués par les innovations écologiques vont être encore plus complexes puisqu’ils vont à l’encontre du confort lié à la modernisation même si une partie des gains de confort entraîne des externalités négatives. Les plats cuisinés par l’agroalimentaire simplifient la vie quotidienne, mais ils ne sont pas toujours bons pour l’équilibre du corps.
Pour couronner le tout, on assiste depuis 2000 à une augmentation des cours des matières premières, du pétrole et des protéines, dont le soja, par suite de la montée de la classe moyenne de consommateurs en Chine, en Inde, en Indonésie, au Brésil, au Vietnam, au Mexique ou en Russie (Chalmin, Jégourel, 2024). Les prix alimentaires et énergétiques pèsent principalement sur les classes sociales démunies. On assiste en même temps à une multiplication et à une accélération des crises qu’elle soit monétaire (2008), sociale, avec pour la France, le mouvement des gilets jaunes en France (2018), sanitaire, avec le covid (2020), logistiques et inflationnistes (2021), militaires avec la guerre en Ukraine et entre Israël et le Hamas (2022-2024) et politique pour la France depuis la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024.
Le monde se retrouve donc face à un avenir fortement imprévisible du fait de l’incertitude liée au moment de l’émergence des crises et donc des cygnes noirs. C’est le moment d’évoquer le philosophe anglais Bertrand Russell qui pour se moquer des belles séries statistiques racontait l’histoire d’une dinde qui après avoir été très bien nourrie pendant des dizaines de semaines en avait conclu, grâce à cette belle série, que les hommes étaient bons. Cependant à la veille de Thanksgiving on l’a retirée de sa cage pour lui couper le cou. Les hommes n’étaient si bons que cela, malgré cette solide série statistique.
La leçon à en tirer est qu’il faut porter plus d’attention aux déclencheurs des changements, à ce qui est invisible pour les chiffres, à ce qui émerge, à tout ce qui peut changer le cours de l’histoire autant comme un danger que comme une opportunité.
Références
- Desjeux, D., 2018, L’empreinte anthropologique du monde. Méthode inductive illustrée, Peter Lang.
- Desjeux, D. (éd.), 2023, Sur la réception des innovations, PUF/Open Books
- Cline, E. H. (2016), 1177 avant J.‑C. Le jour où la civilisation s’est effondrée, La Découverte.
- Nissim, A. (2020), La Forge de Dieu. Aux origines de la Bible, Cerf (édition numérique).
- Botticini, M., Eckstein, Z. (2016), La poignée d’élus, Albin Michel.
- Chalmin, P., Jégourel, Y. (éd.) (2024), Cyclope, Economica.
A propos de l’auteur
Dominique Desjeux est anthropologue, professeur émérite à la Sorbonne SHS, université de Paris Cité. Après avoir travaillé avec M. Crozier, A. Touraine et G. Balandier, il mène depuis 1969 des recherches sous contrat, en Chine, aux USA, au Brésil, en Europe et en Afrique pour de nombreuses entreprises privées, des ministères et des ONG.
Mots-clés : Innovation | culture | religion