23/08/2025

La méthanisation agricole : une transition bioéconomique sous haute pression

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ROMAIN DEBREF

FORUM INNOVATION 2025 – 19

 

La crise écologique, économique et géopolitique actuelle appelle à repenser radicalement nos modèles de développement et de croissance. Dès les années 1970, des économistes pionniers comme Nicholas Georgescu-Roegen et Ignacy Sachs invitaient déjà à intégrer pleinement les limites écologiques dans nos choix de développement. Cinquante ans plus tard, leurs alertes résonnent plus fortement que jamais alors que nous cherchons à construire une société libérée de sa dépendance aux énergies fossiles et mobilisée face au changement climatique (ADEME, 2025).

Depuis les années 2000, la méthanisation agricole émerge comme une promesse forte : produire localement une énergie renouvelable sous forme de chaleur, d’électricité ou de gaz, en valorisant les déchets agricoles tout en offrant un complément de revenu aux exploitants. Aujourd’hui, la France compte près de 800 unités de méthanisation générant environ 12 TWh d’énergie par an. Mais les ambitions des pouvoirs publics français sont beaucoup plus élevées : atteindre 100 TWh de biométhane produit par méthanisation d’ici 2050, multipliant ainsi par huit la capacité actuelle.

Face aux grandes bioraffineries industrielles, symboles d’un modèle centralisé promu par les institutions européennes, la méthanisation agricole affiche une apparente simplicité (Bauer, 2018; Union européenne, 2018; Schieb et al., 2015). Implantée directement sur les exploitations, elle propose une valorisation locale, circulaire et décarbonée des ressources agricoles. Pourtant, derrière ces avantages apparents, la réalité révèle des trajectoires complexes, parfois conflictuelles, qui interrogent profondément les modèles économiques et agricoles existants.

Un déploiement sous tension

Faisant partie intégrante du champ de la bioéconomie (Grouiez et al., 2023), et initialement perçue comme une innovation environnementale et neutre (Debref, 2018), la méthanisation agricole s’avère être un puissant levier de transformation systémique de l’agriculture (Berthe et al., 2022). Son déploiement relie les secteurs agricole et énergétique, et tout l’enjeu est de comprendre comment ces deux systèmes interagissent : cohabitation, hybridation ou absorption ? Ce rapprochement modifie profondément les systèmes productifs, oscillant entre des logiques productivistes contre-intuitives et des approches alternatives issues de l’agroécologie. Cette dynamique suscite des tensions entre agriculteurs, agro-industriels et énergéticiens, dont les intérêts, les modes de gouvernance et les visions du développement durable divergent fortement.

L’incitation publique massive à la méthanisation soulève une question majeure : l’accélération va-t-elle favoriser la multiplication d’unités à taille humaine sur les fermes, ou s’orientera-t-elle vers la concentration industrielle en grands complexes ? Dans ce dernier cas, le risque est de réduire les agriculteurs à de simples fournisseurs de matière première, confrontés à l’incertitude permanente du marché. Cette trajectoire pourrait reproduire les travers du modèle industriel dominant, entraînant une perte d’autonomie des agriculteurs face aux choix technologiques et économiques imposés par la pression à produire toujours davantage. À long terme, la question demeure : l’agriculture, initialement productrice d’aliments, peut-elle durablement devenir fournisseur d’énergie sans compromettre sa résilience ?

Des impacts sociaux et environnementaux à clarifier

La littérature scientifique récente souligne des incertitudes persistantes quant aux impacts réels de la méthanisation. Si elle contribue à réduire les émissions de gaz à effet de serre et permet une meilleure valorisation des déchets agricoles, ses effets à long terme sur la qualité des sols, les paysages agricoles, la biodiversité et les équilibres territoriaux restent insuffisamment documentés (Dziebowski et al., 2023).

Les implications sociales ne sont pas moins complexes. Qui sont réellement les gagnants et les perdants de cette diffusion technologique ? Quel avenir attend les exploitations agricoles qui s’engagent massivement dans la production de biogaz ? Tandis que certains exploitants bénéficient clairement des opportunités économiques de la méthanisation, d’autres risquent d’être marginalisés par les coûts d’investissement élevés et les contraintes techniques croissantes, notamment liées aux technologies comme la cogénération.

L’impératif d’une régulation juste et équilibrée

Face à ces incertitudes, une régulation adaptée est indispensable pour éviter de répéter les erreurs passées. L’histoire du nucléaire ou des bioraffineries industrielles montre que certains choix énergétiques peuvent enfermer des territoires dans des « dépendances au sentier », limitant fortement leurs capacités futures d’innovation et de diversification (Foray, 1991).

Pour prévenir ce risque, la politique de transition écologique autour de la méthanisation doit intégrer des critères clairs de résilience et de sobriété. Il convient d’imaginer des modèles économiques innovants fondés sur la coopération territoriale plutôt que sur des logiques strictement industrielles. C’est précisément l’une des quatre trajectoires proposées par l’ADEME dans ses scénarios de transition énergétique : la « coopération territoriale », qui privilégie les solutions locales, intégrées et collaboratives, à l’opposé des grands projets centralisés.

À cela s’ajoute également la prise en compte du prix de rachat de l’énergie ainsi que l’apparition, depuis 2023, de nouveaux contrats non régulés, comme les Biomethane Purchase Agreements (BPA), encouragés par la loi APER (LOI n° 2023-175 du 10 mars 2023 relative à l’accélération de la production d’énergies renouvelables (1), 2023).

Enfin, la question de la qualité du digestat (qui est un ensemble de résidus issus du processus de méthanisation des déchets organiques) mérite une attention particulière. Présenté comme une nouvelle ressource agricole pouvant se substituer à certains intrants phytosanitaires, son statut reste encore incertain. Les critères d’évaluation, de standardisation, les modalités de redistribution, le suivi à long terme ainsi que les impacts environnementaux, notamment sur les nappes phréatiques en cas d’épandage, sont encore mal définis. Ces incertitudes soulignent ainsi le décalage persistant et criant entre le temps long de la recherche et l’urgence opérationnelle à laquelle sont confrontés les acteurs de terrain (Dziebowski et al., 2023).

Quelle place pour l’agriculteur dans cette transition incertaine ?

Enfin, au-delà des aspects technologiques et économiques, la question fondamentale est celle du rôle des agriculteurs dans cette transition porté par la bioéconomie encore incertaine. La méthanisation ne doit pas entraîner une perte d’autonomie face aux contraintes climatiques, économiques et écologiques croissantes. Au contraire, elle devrait renforcer leur capacité à innover, à s’adapter et à pérenniser leurs exploitations, sans les exposer davantage à la volatilité des marchés mondiaux ou à la dégradation de leurs ressources naturelles.

Ainsi, bien qu’elle représente une avancée majeure, la méthanisation agricole ne constitue pas une solution miracle. Cette innovation complexe de la bioéconomie exige une analyse critique approfondie. Les économistes, en particulier écologiques et de l’innovation, ont ici un rôle à jouer pour guider des choix politiques vers une transition réellement durable, juste et ancrée dans les territoires au nom d’une bioéconomie écologique.

 

Références

Bauer, F., (2018), Narratives of Biorefinery Innovation for the Bioeconomy: Conflict, Consensus or Confusion?, Environmental Innovation and Societal Transitions, 28, 96‑107.

Berthe, A., Grouiez, P., Fautras, M., (2022), Heterogeneity of Agricultural Biogas Plants in France: A Sectoral System of Innovation Perspective, Journal of Innovation Economics Management, Im‑24.

Debref, R., (2018), Innovation environnementale et écoconception : certitudes et controverses, ISTE, Vol. 14, Londres. Consulté à l’adresse https://iste-editions.fr/products/innovation-environnementale-et-ecoconception.

Dziebowski, A., Guillon, E., Hamman, P., (2023), Idées reçues sur la méthanisation agricole, Cavalier Bleu.

Foray, D., (1991), Dynamique économique et nouvelles exigences de l’investigation historique : « learning to love multiple equilibria », Revue économique, 42(2), 301‑314.

Grouiez, P., Debref, R., Vivien, F.-D., Befort, N., (2023), The complex relationships between non-food agriculture and the sustainable bioeconomy: The French case, Ecological Economics, 214, 107974.

Schieb, P.-A., Lescieux-Katir, H., Thénot, M., Clément-Larosière, B., (2015), Biorefinery 2030: Future Prospects for the Bioeconomy, Berlin Heidelberg, Springer-Verlag.

Union européenne, (2018), Une nouvelle stratégie en matière de bioéconomie pour une Europe durable.

 

Note

Cette thématique sera abordée et approfondie lors du Forum Innovation 2025 : 30 ans d’Innovations !

Voir et participer : https://rri.univ-littoral.fr/forum-innovation-2025/

 

A propos de l’auteur

 

Romain Debref est maître de conférences en sciences économiques à l’Université de Reims Champagne-Ardenne (URCA) et secrétaire général du Réseau de Recherche sur l’Innovation (RRI), où il porte la thématique bioéconomie. Appartenant aux champs de la Social Ecological Economics, il explore les trajectoires d’innovation environnementale et les transitions vers une société post-pétrole, en articulant enjeux techniques, institutionnels et politiques.


Mots-clés : méthanisation | Transition écologique | Innovation

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