15/08/2025
Territoires de l’alimentation, l’agriculture et l’environnement : vers de nouvelles dynamiques d’innovation ?
DANIELLE GALLIANO, MIREILLE MATT, CORINNE TANGUY, LEILA TEMRI, JEAN-MARC TOUZARD ET FREDERIC WALLET
L’inscription territoriale des innovations (« place based innovation », « innovations situées », etc.) est remise en avant pour répondre aux enjeux des transitions et promouvoir un développement durable, résilient et équitable. Du fait de leurs liens spécifiques à l’espace, les activités agricoles et alimentaires sont particulièrement concernées, avec des innovations qui peuvent intervenir à différents niveaux, de la production agricole à la consommation alimentaire, en passant par la gestion des ressources naturelles. La référence aux systèmes « alimentaires » ou « agri-alimentaires » s’est généralisée pour mieux analyser et accompagner ces innovations et leurs interactions dans les territoires et pour envisager des options plus systémiques et transformatrices. L’idée est qu’en prenant en compte les spécificités territoriales, notamment à l’échelle locale et régionale, les technologies, les pratiques et les formes d’organisation innovantes qui se mettent en place à chaque maillon du système alimentaire peuvent contribuer à l’émergence de solutions moins impactantes pour l’environnement et plus adaptées aux évolutions du climat et des écosystèmes. Au-delà, l’ancrage territorial de ces innovations peut favoriser la coordination entre différentes catégories d’acteurs et leurs participations aux processus d’innovation, mais aussi susciter de nouveaux dispositifs d’action publique pour accompagner les transitions aux échelles locales ou régionales.
Les liens entre les processus d’innovation visant les transitions des systèmes alimentaires et leur inscription dans les territoires devront retenir toute l’attention des chercheurs, des professionnels et des décideurs publics et privés. L’objectif est d’analyser et de se prononcer sur la pertinence de cette dimension territoriale pour apporter des réponses adaptées aux enjeux de transition tout en prenant en compte le fait que cette dimension territoriale influence les outils, les cadres d’analyse et méthodologiques, ainsi que les résultats des recherches. Les méthodologies d’étude peuvent être de différents types : qualitatives, quantitatives ou mixtes et peuvent concerner les thématiques suivantes :
– Les innovations organisationnelles et sociotechniques dans les processus de transition agroécologique sur les territoires : reterritorialisation des filières, (dé-)verrouillages, nouveaux modèles agricoles (agroforesterie, agriculture biologique, agriculture régénérative, permaculture, etc.), dynamiques locales d’apprentissages, liens aux évolutions de consommation alimentaire. Les communications pourront porter sur l’évaluation des formes d’agriculture et les types de production à forts enjeux et sur les processus de transition avec leurs technologies, leurs modalités, leur accompagnement et leur territorialisation. Parallèlement, la transition agroécologique et nutritionnelle des systèmes agricoles et alimentaires requiert à la fois l’émergence de nouvelles filières, la reconception de filières existantes et des transformations systémiques (institutionnelles, économiques, engagement avec la société, etc.). Elle modifie les modes de coordination entre acteurs en posant notamment la question du rôle des contrats comme vecteur (ou non) de transition ou de l’influence du numérique. Elle pose également la question des formes de coexistence et d’interactions entre les filières dans un territoire.
Il s’agit donc de se pencher sur : a) la reterritorialisation des filières et les dynamiques locales d’apprentissages ; b) le rôle des collectifs, facteurs clés d’apprentissages dans la transition agri-alimentaire ; c) les modes de coordination entre acteurs et le rôle des contrats comme vecteur (ou non) de transition ; d) le rôle de la digitalisation dans l’évolution des modèles agricole et alimentaire ; e) la dimension territoriale d’innovations technologiques.
– Les innovations qui transforment et reconnectent les systèmes alimentaires des villes et régions : les villes, intercommunalités et régions sont devenues des espaces de redéploiement, de mise en débat, de gouvernance et d’observation des systèmes alimentaires. Qu’il s’agisse de circuits courts, de filières de qualité, de chaines agroindustrielles, d’agriculture urbaine ou d’accès à l’alimentation, les innovations se multiplient à ces échelles et entre ces échelles, portées par des entreprises, des mouvements citoyens ou des collectivités locales. Elles s’affirment aussi dans le débat public à l’image en France des PAT ou à l’échelle internationale des travaux sur les « City-Region Food Systems ». Quelles sont les formes, les conditions et les impacts des processus d’innovation qui visent à la fois le développement de systèmes alimentaires plus sains et plus durables pour tous, et le renforcement des liens entre villes et régions, entre consommateurs et producteurs ? Quelles innovations politiques ou de gouvernance accompagnent cette reterritorialisation des systèmes alimentaires ? Quelles méthodes de suivi, d’évaluation, de recherche ou d’expérimentation sont mobilisées ou envisagées ?
Un intérêt particulier devra être accordé : a) au renforcement des liens entre villes et régions, entre consommateurs et producteurs ; b) aux formes d’agriculture urbaine ; c) au rôle et l’efficacité des living labs comme forme d’expérimentation facilitant les transitions vers des systèmes alimentaires plus durables.
– Les innovations en faveur d’une gestion durable des ressources naturelles : valorisation énergétique et non énergétique des coproduits et déchets agricoles, bioéconomie et économie circulaire, gestion durable des espaces forestiers… Diminuer notre dépendance aux ressources fossiles exigera de produire et de mobiliser plus de biomasse et de reconsidérer les modèles industriels dans le sens d’une plus grande circularité, de la conception à la gestion des déchets. Les systèmes de productions agricoles et forestiers sont en première ligne pour répondre aux besoins de la bioéconomie, dont le potentiel ne pourra pourtant pas répondre à la totalité des besoins énergétiques des territoires.
Dans cette perspective d’innovations en faveur de durabilité, il s’agit de s’intéresser : a) à la valorisation des coproduits et déchets agricoles et la structuration des filières ; b) au rapport entre bioéconomie, transition et territoire ; c) à l’économie circulaire et aux dynamiques territoriales.
– Le rôle des innovations institutionnelles et territoriales en faveur de la gouvernance des transitions : nouveaux instruments de politiques publiques, rôle des intermédiaires, transition et décentralisation… L’inscription des politiques publiques dans une perspective d’accompagnement de transitions interroge la pertinence des régulations à l’œuvre dans les territoires. Elle amène à reconsidérer les outils d’intervention en matière d’agriculture, d’alimentation et d’environnement, mais aussi les modes de gouvernance et d’action collective en termes d’aménagement, de développement régional et territorial. La mise en place de politiques d’innovations transformatives soutenant des expérimentations situées (territoires, villes, régions, systèmes locaux) questionne le design et les modes de gouvernance, la définition des directionnalités et visions futures souhaitées, les modes de coordination et le mix de politiques pertinents, ou encore les systèmes d’évaluation des impacts sociétaux des dynamiques en cours.
Il s’agit alors d’étudier : a) les innovations en termes de politiques publiques et le rôle des policy mix dans l’accompagnement des changements de modèles agricoles et alimentaires ; b) le rôle de l’évaluation formative dans la définition, la conduite et la réflexivité des politiques transformatives ; c) le rôle des Projets Alimentaires Territoriaux (PAT) dans la reterritorialisation des systèmes alimentaires ; d) l’implication des citoyens et nouveaux modèles de gouvernance dans le processus de transitions agri-alimentaires ; e) l’intermédiation et l’accompagnement dans les processus de transition.
Références
- Bourdin S., Galliano D., Gonçalves A., 2022. Circularities in territories: opportunities & challenges, European Planning Studies, 30:7, 1183-1191
- Bergez JE., Audouin E., Therond O., 2019. Agroecological Transitions: From Theory to Practice in Local Participatory Design, Springer Nature Switzerland AG.
- Faure, G., Chiffoleau, Y., Goulet, F., Temple, L. and Touzard, J.M., 2018. Innovation and development in agricultural and food systems. Quae.
- Melot R., Bourdeau-Lepage L., Bonnefond M.,2021. Réinterroger les liens entre urbain et rural : interconnexions et coordinations des territoires, Géographie, économie, société, 2021/4, 357-366
- Saint Ges V., Tanguy C., Thivet D. (eds), 2021. Innovations in Agri-food Systems – International trends, Editorial, Numéro “Innovative Agri-food systems”, Journal of Innovation Economics & Management: 1-5.
- Matt M. (ed.), 2023. Sustainable Agrifood Systems Markets, Value Chains and Innovation. Journal of Innovation Economics & Management, 42(3).
- Sonnino R., Milbourne P. (2022). Food system transformation: a progressive place-based approach. Local Environment, 27(7), 915-926.
- Torre A., Wallet F., Huang J., 2023. A collaborative and multidisciplinary approach to knowledge-based rural development: 25 years of the PSDR program in France, Journal of Rural Studies, vol.97, january 2023, 428-437
Note
Cette thématique sera abordée et approfondie lors du Forum Innovation 2025 : 30 ans d’Innovations !
Voir et participer : https://rri.univ-littoral.fr/forum-innovation-2025/
A propos des auteur.e.s
Danielle GALLIANO, INRAE, UMR AGIR
Mireille MATT, INRAE, UMR LISIS
Corinne TANGUY, Institut Agro Dijon, UMR CESAER
Leila TEMRI, Institut Agro Montpellier, UMR MOISA
Jean-Marc TOUZARD, INRAE, UMR INNOVATION
Fréderic WALLET, UMR AGIR et INRAE-TETRAE
Mots-clés : Innovation | Agriculture