17/04/2026
Transition verte : l’Afrique entre le nouvel extractivisme et l’innovation inclusive régénérative
Pitshou MOLEKA
La transition écologique mondiale connaît une accélération sans précédent, portée par la double urgence climatique et les bouleversements géopolitiques contemporains. Les États redéfinissent leurs stratégies industrielles, les institutions financières réorientent leurs portefeuilles vers les actifs bas carbone, et les grandes entreprises sécurisent leurs chaînes d’approvisionnement en minerais critiques. Batteries électriques, panneaux solaires, éoliennes, réseaux intelligents et hydrogène vert deviennent les piliers d’un nouvel ordre énergétique mondial qui redessine à la fois la géopolitique, les flux commerciaux et les trajectoires de développement.
La décarbonation des économies industrialisées dépend désormais d’un ensemble de ressources stratégiques concentrées dans un nombre limité de territoires. Dans ce contexte, l’Afrique occupe une position géoéconomique centrale. Le continent détient une part majeure des réserves mondiales de cobalt, d’importantes ressources en lithium, manganèse, graphite et terres rares, ainsi qu’un potentiel exceptionnel en énergies renouvelables — solaire, hydroélectrique, éolien et géothermique.
Cependant, la possession de ressources stratégiques ne garantit ni leadership industriel, ni souveraineté technologique, ni prospérité partagée. L’histoire économique du continent montre que l’abondance minière peut coexister avec la fragilité industrielle. L’Afrique demeure souvent positionnée comme fournisseur de matières premières, tandis que la transformation industrielle, la recherche avancée, la propriété intellectuelle et la captation de valeur ajoutée se concentrent ailleurs.
Dès lors, une question stratégique s’impose : la transition verte mondiale reproduira-t-elle les schémas historiques d’extractivisme et d’asymétrie, ou peut-elle devenir un catalyseur d’innovation inclusive et régénérative capable de transformer structurellement les économies et les sociétés africaines ?
Les risques du nouvel extractivisme vert
L’histoire économique africaine est profondément marquée par un modèle d’exportation primaire. Du caoutchouc au cuivre, du pétrole à l’or, les cycles d’exploitation ont souvent produit croissance macroéconomique sans transformation structurelle durable. Malgré les stratégies de diversification et les politiques d’industrialisation, de nombreux pays restent dépendants des marchés extérieurs pour la transformation, la technologie et l’innovation.
La transition énergétique mondiale, bien qu’animée par un impératif écologique, pourrait paradoxalement renforcer ce modèle sous une nouvelle forme : un extractivisme vert.
– Verrouillage économique et dépendance technologique
Si l’Afrique demeure confinée à l’extraction de minerais critiques sans intégration dans les chaînes de valeur technologiques, elle reproduira un schéma de dépendance structurelle. L’absence de transformation locale limite la création d’emplois qualifiés, freine l’émergence d’écosystèmes industriels et réduit la capacité d’apprentissage technologique. Dans le cas du cobalt, par exemple, une part écrasante de la valeur ajoutée est captée lors des étapes de raffinage, de fabrication des cathodes et d’assemblage des batteries — étapes majoritairement réalisées hors du continent. Cette fragmentation maintient les économies africaines dans une position périphérique au sein des chaînes de valeur mondiales.
– Externalisation des coûts sociaux et environnementaux
L’intensification de l’extraction minière génère des impacts environnementaux considérables : dégradation des sols, pollution des nappes phréatiques, perte de biodiversité et émissions indirectes. À cela s’ajoutent des tensions sociales liées aux déplacements de populations, à la précarité du travail artisanal et aux conflits fonciers. Une transition énergétique qui se contente de décarboner les économies du Nord tout en externalisant les coûts écologiques et sociaux vers le Sud ne constitue pas une transformation systémique. Elle ne fait que déplacer les charges environnementales, sans corriger les asymétries historiques.
– Fragmentation des chaînes de valeur et déficit d’apprentissage
L’innovation ne se limite pas à la production matérielle ; elle repose sur l’accumulation de compétences, la recherche appliquée, la circulation des connaissances et la capacité d’expérimentation. Lorsque les chaînes de valeur sont fragmentées, le transfert technologique demeure limité. Les entreprises africaines sont souvent exclues des segments à haute intensité technologique, ce qui freine l’émergence d’écosystèmes d’innovation endogènes. Ainsi, le paradoxe est manifeste : la transition énergétique vise à résoudre une crise globale, mais elle risque de reproduire des inégalités structurelles si elle n’intègre pas une dimension transformationnelle.
L’innovation inclusive et régénérative : une alternative stratégique
Face à ce risque, l’Afrique peut choisir une trajectoire alternative fondée sur l’innovation inclusive et régénérative.
Inclusive, car elle implique la participation active des communautés locales, des PME, des chercheurs africains, des jeunes et des femmes dans la conception, la mise en œuvre et la gouvernance des projets.
Régénérative, car elle dépasse la logique de réduction des impacts négatifs pour viser la restauration des écosystèmes, le renforcement de la résilience sociale et la création de valeur durable.
– Intégration locale des chaînes de valeur
La transformation locale des minerais critiques représente un levier stratégique majeur. Le raffinage, la fabrication de composants intermédiaires et l’assemblage technologique permettent non seulement de capter davantage de valeur ajoutée, mais aussi de stimuler l’apprentissage industriel. Cela suppose :
- des investissements massifs dans l’enseignement scientifique et technique ;
- le développement d’infrastructures énergétiques fiables ;
- la création de pôles technologiques régionaux ;
- des partenariats internationaux fondés sur le partage de connaissances et la co-innovation.
– Énergies renouvelables décentralisées
Le continent dispose d’un potentiel solaire et hydroélectrique considérable. Les mini-réseaux solaires, les systèmes hybrides et les solutions hors réseau constituent des innovations adaptées aux réalités africaines, en particulier dans les zones rurales. Ces solutions favorisent l’entrepreneuriat local, stimulent l’économie informelle vers une formalisation progressive et réduisent les inégalités d’accès à l’énergie. L’innovation devient alors un vecteur d’autonomisation économique.
– Justice climatique et souveraineté stratégique
L’Afrique contribue marginalement aux émissions historiques de gaz à effet de serre mais subit de manière disproportionnée les effets du changement climatique. La transition énergétique doit donc intégrer une dimension de justice climatique, impliquant :
- un accès équitable aux financements verts ;
- des mécanismes de compensation et d’adaptation ;
- une participation active aux négociations internationales.
La justice climatique n’est pas seulement une exigence morale ; elle est une condition de stabilité politique et de durabilité économique.
L’apport de Empowering Africa: Harnessing Inclusive Innovation for Sustainable Development
Dans mon ouvrage Empowering Africa: Harnessing Inclusive Innovation for Sustainable Development (Peter Lang, 2026, Monographies XXII, 352 pages, Série Business and Innovation, Volume 38), je développe un cadre conceptuel et stratégique pour penser précisément cette bifurcation historique.
Le livre propose une thèse centrale : l’avenir du continent ne réside ni dans l’imitation des trajectoires industrielles occidentales ni dans la dépendance aux flux extractifs, mais dans la construction d’écosystèmes d’innovation inclusive ancrés dans les réalités africaines.
– L’innovation comme transformation systémique
L’innovation n’est pas uniquement technologique. Elle est institutionnelle, sociale, organisationnelle et culturelle. Elle suppose la réforme des cadres réglementaires, le renforcement de la gouvernance, l’intégration des savoirs locaux et la création d’environnements favorables à l’expérimentation.
– L’inclusion comme moteur de performance
Contrairement à une vision élitiste de l’innovation, le livre démontre que l’inclusion des acteurs marginalisés — femmes, jeunes, entrepreneurs informels, communautés rurales — constitue un facteur de robustesse économique. Une innovation qui exclut affaiblit le système ; une innovation qui inclut élargit la base productive.
La durabilité comme principe structurant
La soutenabilité environnementale ne doit pas être un correctif tardif mais un principe fondateur. Le modèle proposé articule croissance économique, cohésion sociale et régénération écologique dans une logique intégrée.
De la dépendance à la co-création
Le livre plaide pour une transition vers des partenariats de co-création technologique. L’Afrique ne doit pas être seulement un site d’extraction ou d’implantation industrielle, mais un espace de conception, de recherche et d’ingénierie.
Ainsi, face à la transition verte mondiale, le cadre théorique développé dans Empowering Africa offre une grille d’analyse et d’action permettant d’éviter le piège du nouvel extractivisme et d’orienter les politiques publiques vers l’innovation inclusive régénérative.
Recommandations stratégiques
- Développer des hubs industriels régionaux intégrant transformation minière et recherche appliquée.
- Réformer les politiques industrielles pour favoriser l’apprentissage technologique local.
- Mobiliser des financements verts africains dédiés à l’innovation inclusive.
- Renforcer la coopération Sud-Sud dans les technologies propres.
- Instituer des mécanismes d’évaluation intégrant critères sociaux et écologiques.
- Investir massivement dans l’éducation STEM et l’entrepreneuriat innovant.
La transition énergétique mondiale constitue une bifurcation historique pour l’Afrique. Elle peut renforcer un extractivisme vert sophistiqué, perpétuant dépendances et asymétries. Ou devenir le socle d’une transformation structurelle fondée sur l’innovation inclusive et régénérative. Le choix n’est pas technologique ; il est stratégique et politique.
L’Afrique possède les ressources, le potentiel démographique et la capacité intellectuelle nécessaires pour devenir non pas le réservoir minier de la transition verte mondiale, mais l’un de ses architectes. C’est dans cette perspective que s’inscrit Empowering Africa: non comme un simple ouvrage académique, mais comme une proposition stratégique pour transformer la transition énergétique en levier de souveraineté, de justice et de prospérité durable.
A propos de l’auteur
Pitshou Moleka est professeur distingué, architecte civilisationnel, créateur des sciences du futur, il a aussi travaillé comme chercheur postdoctoral en innovationologie (innovationology) et noésologie (noesology), la science de la nouvelle intelligence.