22/09/2025

Financement, politiques d’innovation et changement climatique

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FORUM INNOVATION 2025 – 22

Il est largement reconnu aujourd’hui que relever le défi du changement climatique nécessite une approche holistique, impliquant non seulement des innovations technologiques, mais aussi des transformations sociétales et organisationnelles, conduisant à la mutation des systèmes sociotechniques qui caractérisent nos sociétés. Trois constats peuvent être dressés : i) le marché seul ne peut pas répondre à ces enjeux ; ii) les mécanismes et instruments financiers actuels sont insuffisants et/ou inadaptés pour s’engager efficacement dans la lutte contre le changement climatique et la décarbonation ; iii) les banques centrales et les régulateurs financiers ont un rôle crucial à jouer pour favoriser des transitions ordonnées et s’assurer que le secteur financier contribue à la résilience climatique et à l’innovation. L’objectif pour les experts et les citoyens est de réfléchir aux types de relations et de mécanismes à mettre en place et à coconstruire entre les trois dimensions suivantes : changement climatique, politiques d’innovation et financement.

Alors que les politiques publiques apparaissent de plus en plus essentielles à la transition écologique et à la lutte contre la crise climatique, des questions émergent : quel contenu et quelle forme ces politiques publiques doivent-elles prendre (pour la question énergétique, voir par exemple Amendola et al., 2024) ? Quels types de relations entre acteurs publics et privés permettraient de mieux relever le défi du changement climatique ?

Premièrement, selon certains chercheurs, nous entrons dans une nouvelle ère des politiques d’innovation, qualifiées de « politiques d’innovation transformatives » (Schot, Steinmuller, 2018). De nouvelles formes d’engagement et d’interactions sont requises entre acteurs publics, privés et du tiers secteur. En même temps, de nouvelles modalités de gouvernance de la transformation doivent être pensées et élaborées (Weber, 2025).

Deuxièmement, la question du rôle de l’État est également au premier plan des réflexions actuelles. L’État devrait donner une orientation aux grandes innovations de demain dans les domaines jugés cruciaux pour l’avenir et concernant les grands défis sociétaux (voir Mazzucato, 2018). Il s’agit d’aller plus loin, en déplaçant le cadre de l’analyse économique au-delà des seules « défaillances de marché », vers une vision de co-création et de co-conception de nouveaux marchés (Liotard, Revest, 2024). Cependant, certains redoutent la disparition, de la liberté d’expérimenter de nouvelles idées et de l’autonomie des innovateurs vis-à-vis des gouvernements (Foray, 2024).

Troisièmement, les banques centrales et les régulateurs financiers jouent un rôle déterminant dans la structuration des transitions vers la finance durable, en veillant à ce que les systèmes financiers soient alignés sur les objectifs climatiques (voir D’Orazio, Popoyan, 2019 et 2023). Ils ont la capacité d’influencer la manière dont les marchés financiers orientent les investissements, réduisent les risques financiers liés au climat et soutiennent de nouveaux instruments financiers verts innovants. De l’intégration des risques climatiques dans les politiques monétaires et macroprudentielles jusqu’au développement de collaborations avec les acteurs publics et privés, ces institutions peuvent agir comme des catalyseurs essentiels de la transition.

Enfin, la prise de conscience croissante des conséquences sociales et environnementales négatives de la croissance économique a conduit à un accent de plus en plus explicite sur la nécessité de développer des innovations sociales et environnementales pour résoudre ces problèmes (Dubocage et al., 2024). Le besoin d’innovation sociale et environnementale se heurte toutefois à l’assèchement des financements publics et à une demande croissante d’information de la part des financeurs privés sur la portée réelle des initiatives environnementales et sociétales. On observe également une standardisation des objectifs des innovations sociales et environnementales, à la suite de la définition et de la mise en œuvre des Objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies en 2015. La finance durable s’est développée dans ce contexte, marquant le transfert d’une partie du financement des enjeux environnementaux et sociétaux vers la sphère privée. Le financement des biens communs par la sphère privée soulève de nombreuses questions qui restent à explorer (Dubocage, Gonzalez, 2025).

En définitive, la lutte contre le changement climatique pose aujourd’hui la question du rôle des systèmes financiers dans l’accompagnement et l’accélération de la transition. Plusieurs dimensions méritent une attention particulière.

En premier lieu, il s’agit d’interroger la contribution des marchés du carbone au financement de l’innovation. Ces dispositifs, conçus pour internaliser le coût des émissions, soulèvent des interrogations quant à leur capacité réelle à stimuler l’investissement dans les technologies bas-carbone et quant aux moyens de dépasser leurs limites structurelles.

Parallèlement, les banques centrales et les autorités de régulation financière sont de plus en plus appelées à orienter les flux financiers en cohérence avec les objectifs climatiques. Cela suppose de réfléchir à la manière dont les instruments macroprudentiels et les politiques monétaires peuvent être coordonnés afin de mieux intégrer les risques liés au climat.

Les politiques publiques constituent également un levier essentiel pour catalyser l’investissement privé dans les technologies climatiques. Cette dynamique implique la mise en place d’outils spécifiques et de mécanismes de gouvernance efficaces entre acteurs publics et privés. Les expériences d’écosystèmes d’innovation réussis dans les domaines des énergies renouvelables et des technologies propres offrent à cet égard des enseignements précieux. Dans ce contexte, les startups et nouveaux entrants jouent un rôle clé en stimulant la dynamique d’innovation et en accélérant la diffusion de solutions technologiques. Mais l’évaluation de l’efficacité des politiques mises en œuvre demeure un défi : quels indicateurs pertinents utiliser pour mesurer le succès de ces initiatives face au changement climatique ?

La question de l’articulation entre initiatives privées et initiatives publiques est au cœur de la finance durable. Elle renvoie aussi aux conséquences, parfois controversées, de la privatisation du financement de biens communs tels que l’environnement et la justice sociale. La problématique de l’allocation optimale du capital, y compris des transferts internationaux, est alors centrale pour relever ce défi global. Enfin, l’impact des régulations, qu’elles soient nationales ou internationales, ne saurait être négligé. Elles structurent les incitations, les flux d’investissement et les rapports de force entre acteurs, et conditionnent en grande partie la réussite d’une gouvernance financière orientée vers l’innovation climatique.

Références

Amendola, M., Lamperti, F., Roventini, A., Sapio, A. (2024). Energy efficiency policies in an

agent-based macroeconomic model. Structural Change and Economic Dynamics, 68,116

D’Orazio, P., Popoyan, L. (2019). Fostering green investments and tackling climate-related

financial risks: which role for macroprudential policies?. Ecological Economics, 160, 25-37.

D’Orazio, P., Popoyan, L. (2023). Do monetary policy mandates and financial stability governance structures matter for the adoption of climate-related financial policies?. International Economics, 173, 284-295.

Dubocage, E., Rousselet, E., Sattin, J. (2024). De l’impact de l’innovation à l’investissement à impact. Innovations, 75(3), 5-31.

Dubocage E., Gonzalez J. (2025). Sustainable Finance: a plea for impact, the integration of vulnerable stakeholders and an interdisciplinary research agenda. Business for Society, forthcoming.

Foray, D. (2024). Une économie de l’innovation pour les temps à venir. Innovations, 2(74), 161-181.

Liotard, I., Revest, V. (2023). Public crowdsourcing and co-production processes: A case study on European innovation contests. Revue d’économie industrielle, 183(3), 9-36.

Mazzucato, M. (2018). Mission-oriented innovation policies: Challenges and opportunities. Industrial and Corporate Change, 27(5), 803–815

Schot, J., Steinmueller, W. E. (2018). Three frames for innovation policy: R&D, systems of innovation and transformative change. Research policy, 47(9), 1554-1567.

Weber, M. (2025). Transformative innovation policies: About promises, criticism and differentiation, Forthcoming, Journal of Innovation Economics & Management.

Note

Cette thématique sera abordée et approfondie lors du Forum Innovation 2025 : 30 ans d’Innovations !

Voir et participer : https://rri.univ-littoral.fr/forum-innovation-2025/

A propos des auteur.e.s

Emmanuelle Dubocage, Emlyon BS.

Lilit Popoyan, School of Business & Management, Queen Mary University of London.

Valérie Revest, iaelyon School of Management, Magellan, Université Jean Moulin.

Alessandro Sapio, Department of Business and Economics (DiSAE), Parthenope University of Naples.

Mots-clés : Financement | Climat

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