12/11/2025

Du compteur d’eau communicant au compteur d’eau intelligent : mieux gérer la ressource ?

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PAULINE PEDEHOUR

Les tensions spatio-temporelles sur la ressource en eau vont être inévitablement amenées à croître durant les années à venir avec des épisodes de plus en plus intenses et répétés de sécheresse attendue, et ce y compris dans les scénarios les plus optimistes des rapports du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat. Avec 97 % de la France métropolitaine en restrictions sur l’usage de l’eau de surface, dont 55 % au niveau de crise, l’année 2022 a laissé un souvenir marquant de sécheresse pour tous les utilisateurs de la ressource, qu’ils soient industriels, domestiques ou agricoles. Dans ce contexte, il devient indispensable de trouver de nouvelles solutions pour optimiser la gestion de cet « or bleu ». Si les individus sont préoccupés par l’état de la ressource, puisque 63% des Français sont convaincus que l’on manquera d’eau de façon régulière en France d’ici quelques années ou que c’est déjà le cas, peu d’entre eux ont une incitation individuelle à faire de réels efforts pour la préserver (Barnes et al., 2013).

D’un point de vue économique, l’eau est un bien aussi fascinant que complexe à étudier. Indispensable à la vie et à la survie des espèces, l’eau ne dispose néanmoins pas de substitut direct pour la remplacer. Contenue dans tous les processus de production matériels et dans tout ce qui nous entoure (textile, plastique, alimentation, …) via l’« empreinte eau », ce bien économique est tout à fait singulier. D’une forte valeur sociétale, son prix reste pourtant généralement accessible sur le territoire français et en fait un objet d’étude passionnant pour les économistes.

Un manque d’information sur la ressource à l’échelle du consommateur

Bien que l’eau constitue un bien de première nécessité consommé par toute la population, 84% des Français déclarent ne pas savoir combien leur coûte l’eau qu’ils consomment, et la facture ‒ souvent annualisée et peu comprise ‒ reste leur seul point de référence. De plus, environ 40% de la population dépend d’un compteur collectif et ne peut donc pas connaître sa consommation d’eau individuelle. Il est donc difficile dans ce contexte de manque d’information de sensibiliser les consommateurs à l’état de la ressource et surtout de les aider à éviter les gaspillages.

Plusieurs expérimentations ont montré que la diffusion d’informations sur les consommations individuelles et sur celles des foyers similaires (même type de logement, d’équipements, composition du foyer) peut aider et encourager à réduire les consommations de certaines ressources comme l’eau ou l’électricité. Pour que les individus puissent avoir un point de référence et comparer leur consommation d’eau avec des voisins, des amis ou des foyers similaires, il est indispensable de disposer de plus d’information sur leur consommation et celle des autres. D’après le Centre d’information sur l’eau, 76% des consommateurs domestiques se disent intéressés par la mise à disposition d’un service de suivi régulier de leur consommation d’eau à domicile. Relevant jusqu’alors de la sphère privée, l’information sur les consommations d’eau est centrale car elle peut générer des effets d’entrainement vertueux et positifs afin de préserver la ressource.

Les compteurs communicants : une innovation en plein développement pour préserver la ressource

Déjà massivement déployés sur le territoire national pour l’électricité via le modèle Linky développé par Enedis, les compteurs communicants pour l’eau sont également en plein déploiement. En France, environ un foyer sur cinq est déjà équipe de ce type de compteur pour l’eau et l’objectif est de doubler ce chiffre d’ici 2030 (Tactis, 2023). La France fait donc l’objet de précurseur en la matière par rapport aux autres pays et cherche à travers cette innovation technologique à encourager le partage de données pour mieux partager et gérer la ressource. En effet, ces compteurs communicants affichent la consommation d’eau ou d’électricité en temps réels et peuvent la partager au distributeur, qui ensuite partage éventuellement cette information aux autres consommateurs souvent via une application mobile ou un site internet.

De nombreuses expérimentations ont été conduites avec des compteurs d’eau communicants chez les agriculteurs reliés à des applications téléphoniques (Chabe-Ferret et al., 2019 ; Ouvrard et al., 2023) ou chez des consommateurs d’énergie (Bergquist et al., 2018). Néanmoins, les travaux de recherche sur les expérimentations sur l’eau domestique restent peu développés. Une étude conduite par Datta et al. (2015) trouve une diminution jusqu’à 5,5% des consommations d’eau après la mise en place d’une simple information sur la consommation d’eau domestique du voisinage dans les foyers similaires. Cependant, il faut faire attention à l’effet rebond de la provision d’information. Certains petits consommateurs peuvent en effet relâcher leurs efforts s’ils voient que leurs consommations sont bien en dessous de celles des foyers similaires ou, à l’inverse, certains gros consommateurs peuvent se rebeller contre ces dispositifs culpabilisants et donc continuer, voire même augmenter encore, leurs consommations d’eau. En France, depuis 2015, plusieurs villes (Lyon, Toulouse, en Ile de France, etc.) ont fait le choix de passer aux compteurs connectés et aux télé-relevés permettant ainsi aux consommateurs d’avoir accès à leur consommation en temps réel et parfois de pouvoir se comparer aux consommations de leur voisinage. Cela ouvre un nouveau champ des possibles pour étudier l’influence des informations de consommation et de ces compteurs sur les consommations d’eau. Nous nous posons dans le cadre de nos recherches la question de l’impact de ce type d’innovation sur les consommations d’eau domestique à l’échelle du territoire français.

Du compteur communicant au compteur intelligent ?

Les compteurs communicants présentent de nombreux avantages et inconvénients pour les consommateurs et les gestionnaires de la ressource. Tout d’abord, l’infrastructure logistique et matérielle nécessaire pour l’installation de ce type de compteurs est chronophage et coûteuse. La maintenance est également importante et nécessite un suivi régulier de la part du gestionnaire de la ressource.

Ces compteurs posent aussi inévitablement des questions autour de la protection de la vie privée et de l’utilisation des données qui sont générées en temps réels sur ces consommations d’eau. Tandis que certains consommateurs sont enthousiastes à l’idée d’avoir une information plus conséquente et fréquente, d’autres voient cela comme un outil de surveillance peu souhaitable. Le fait de générer et d’échanger ces données de consommation d’eau pose également la question de l’infrastructure très énergivore de stockage de ces données.

Par ailleurs, les opérateurs qui déploient ces compteurs communicants y voient aussi une manière efficace de détecter et réduire les fuites d’eau et mettent en avant l’argument écologique sur le devant de la scène. Disposer de davantage de données en temps réels permettrait aussi de mieux connaitre l’état de la ressource, les besoins réels de la population et de pouvoir ainsi mieux maitriser la ressource durant les périodes de sécheresse.

Plusieurs terminologies existent pour désigner ces compteurs : communicants, connectés ou intelligents par exemple. Mais l’enjeu pour le déploiement de cette innovation est avant tout de rendre ces compteurs « communicants » (puisqu’ils communiquent des données de consommation d’eau) plus « intelligents » en analysant correctement ces données pour mieux gérer la ressource en eau, avertir et anticiper les épisodes de sécheresse, et diminuer les utilisations superflues de cette ressource rare.

Références

Barnes, A. P., Toma, L., Willock, J., & Hall, C. (2013). Comparing a ‘budge’ to a ‘nudge’: Farmer responses to voluntary and compulsory compliance in a water quality management regime. Journal of Rural Studies, 32, 448-459.

Bergquist, M., & Nilsson, A. (2018). Using social norms in smart meters: the norm distance effect. Energy Efficiency, 11, 2101-2109.

Chabé-Ferret, S., Le Coent, P., Reynaud, A., Subervie, J., & Lepercq, D. (2019). Can we nudge farmers into saving water? Evidence from a randomised experiment. European Review of Agricultural Economics, 46(3), 393-416.

Datta, S., Datta, S., Josï, J., Zoratto, L., Calvo-Gonzï, O., Darling, M., & Lorenzana, K. (2015). A behavioral approach to water conservation: evidence from Costa Rica (pp. 1-29). Washington, DC, USA: World Bank.

Ouvrard, B., Préget, R., Reynaud, A., & Tuffery, L. (2023). Nudging and subsidising farmers to foster smart water meter adoption. European Review of Agricultural Economics, 50(3), 1178-1226.

A propos de l’auteure

Pauline Pedehour est Maîtresse de Conférences en Sciences Economiques au sein de Université d’Angers, et rattachée au laboratoire de recherche GRANEM. Ses recherches portent sur l’économie de l’environnement et des ressources naturelles, la gouvernance de l’eau, l’évaluation des politiques publiques et les contributions aux biens publics pour faire face aux enjeux de développement durable. Lauréate 2025 du Bonus RRI – Innovation, Territoire et Développement Durable (CDC-RRI) : https://rri.univ-littoral.fr/bonus-rri/

Mots-clés : Innovation | révolution digitale | Ressources naturelles

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