13/03/2026

L’ingénierie climatique dans la science-fiction : un imaginaire ambivalent

Mots-clés : Innovation | science-fiction

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THOMAS MICHAUD

La science-fiction a la réputation d’avoir anticipé depuis 150 ans de nombreuses innovations technologiques. Pensons, à titre d’exemples, à la télévision, à la visiophonie, à Internet, à la bombe nucléaire, à l’aviation, aux téléphones portables, aux voyages spatiaux, au métavers, à l’intelligence artificielle ou à la robotique, pour ne citer que les plus célèbres et les plus emblématiques (Michaud, 2017). Un tel constat mène à considérer cet imaginaire comme une matrice discursive du capitalisme, capable de proposer des archétypes fictifs susceptibles d’influencer et de structurer le volontarisme entrepreneurial et la recherche et développement à une échelle planétaire. Si la science-fiction est donc un des moteurs du capitalisme, l’alimentant en technovums (novums technologiques) à réaliser grâce à la technoscience, elle a aussi souvent proposé des alternatives à un système productif dominant entrainant dans son élan créatif de nombreux désagréments, notamment écologiques.

 

Très tôt dans l’histoire, bien avant l’apparition du rapport Meadows ou des thèmes du trou dans la couche d’ozone ou du réchauffement climatique, des auteurs firent office de lanceurs d’alerte et proposèrent des modèles de sociétés alternatives, dont un certain nombre de thèmes sont actuellement au cœur du débat politique pour l’avènement d’une société plus durable au niveau environnemental. Pensons par exemple au roman Ecotopia, d’Ernest Callenbach (1975), qui a introduit de nombreux thèmes utopiques pour une gestion plus rationnelle et durable de l’environnement. Le chercheur en sciences politiques Yannick Rumpala a aussi proposé une fine analyse de l’imaginaire écologique dans la science-fiction dans son livre Hors des décombres du monde, Écologie, Science-fiction et Éthique du futur (Champ Vallon, 2018). Cet article s’intéressera à un aspect spécifique de la pensée écologique, l’imaginaire de l’ingénierie climatique. L’adaptation du système productif aux impératifs écologiques est une idée contemporaine aux niveaux économique et politique, mais dont la science-fiction a déjà proposé certaines visions il y a plusieurs décennies.

 

L’ingénierie climatique, une idée ancienne et polémique

 

Albert Robida est un des auteurs français ayant élaboré la vision prophétique la plus clairvoyante du dix-neuvième siècle. Dans Le Vingtième Siècle : La Vie électrique (1892), publié initialement dans la revue La Science illustrée, il décrit la société française en 1955. L’électricité joue un rôle central dans ce futur, et permet les applications les plus révolutionnaires. Il est ainsi possible de modifier le climat selon la volonté des décideurs politiques. Les scientifiques manipulent les vents et la température selon les besoins et les saisons. Il est même possible de changer les déserts en environnements fertiles grâce à la géoingénierie :

 

« Quand les aquilons farouches nous soufflent le froid des banquises polaires, nos électriciens dirigent contre les courants aériens du Nord des contre-courants plus forts qui les englobent en un noyau de cyclone factice et les emmènent se réchauffer au-dessus des Saharas d’Afrique ou d’Asie, qu’ils fécondent en passant par des pluies torrentielles. Ainsi ont été reconquis à l’agriculture les Saharas divers d’Afrique, d’Asie et d’Océanie ; ainsi ont été fécondés les sables de Nubie et les brûlantes Arabies. De même, lorsque le soleil d’été surchauffe nos plaines et fait bouillir douloureusement le sang et la cervelle des pauvres humains, paysans ou citadins, des courants factices viennent établir entre nous et les mers glaciales une circulation atmosphérique rafraîchissante. »

 

Robida est un des premiers auteurs à envisager ce type de technologies. La science-fiction représentera cette thématique au 21e siècle, à l’heure du réchauffement climatique, en mettant en scène des machines de gestion climatique, comme dans le film Geostorm (2017). Robida imagine aussi que des appareils électriques de captation recueillent les nuages chargés d’humidité pour les conduire vers les zones arides, permettant l’agriculture à des endroits jusqu’alors inhabitables.

 

Le film Stormageddon (2015) anticipait la superproduction hollywoodienne Geostorm, qui mettait en scène un réseau de satellites capable de modifier le climat. La création de satellites pour contrôler le climat n’est pas qu’une simple utopie technologique. Des projets envisagent sérieusement de déployer des panneaux dans l’espace pour refroidir la Terre en la protégeant des rayons du soleil. Le film suggère toutefois que cette technologie pourrait tomber entre de mauvaises mains. Dans Geostorm, les satellites sont piratés par un complot gouvernemental. Dans Stormageddon, c’est le système informatique Echelon qui cherche à en prendre le contrôle pour détruire l’humanité. Le contrôle climatique, s’il devait être développé à l’avenir, devrait donc faire l’objet d’un strict contrôle. En effet, s’il tombait entre de mauvaises mains, il pourrait rapidement devenir une arme terriblement destructrice.

 

Le film Cyclone (Twistter II : Extreme Tornado ou Storm en VO) mettait aussi en scène en 1999 une technologie de contrôle climatique. Le Storm est un missile envoyé dans les ouragans afin de permettre l’orientation de leur trajectoire. Le programme est développé par l’armée et vise à préserver la superpuissance américaine. Dans cette fiction, un réseau de satellites est conçu pour contrôler le climat, mais il se dérègle et menace de provoquer une catastrophe naturelle. Dans ce film, la technologie de contrôle climatique est aussi ambivalente. Dans un premier temps, elle est conçue pour protéger la Terre du réchauffement climatique. Toutefois, la technologie utopique est détournée de son usage par un politicien qui souhaite détruire une grande partie de l’humanité afin de dominer le monde après une série de catastrophes.

 

Cyclone et Geostorm soulèvent donc l’ambivalence de la technologie de contrôle climatique. Si elle est initialement créée à des fins positives pour le genre humain, elle peut aussi être détournée, notamment dans un but militaire, pour tuer ou imposer le pouvoir d’un groupe ou d’un État sur un autre. En effet, il est envisagé de propulser un gigantesque ouragan sur le Mexique pour détruire ce pays.

 

Le thème du contrôle climatique a été abordé par un article dirigé par Patrick Keys, professeur à l’université du Colorado et publié dans la revue Global Sustainability en 2024. Les experts ont créé 10 scénarios différents inspirés par le style science-fictionnel. Un d’entre eux évoquait un avenir où le climat serait privatisé et où les précipitations seraient vendues au plus offrant. Ainsi, un individu voit sa demande de pluie refusée sous prétexte que son concurrent offre une somme plus importante pour faire pleuvoir sur sa parcelle.

 

L’idée de contrôler le climat n’est pas récente. Déjà, en 1827, dans son livre The Mummy ! A Tale of the Twenty-Second Century, Jane Loudon pensait que cette pratique serait courante au vingt-deuxième siècle. De même, en 1894, John Jacob Astor proposait d’éliminer les variations météorologiques saisonnières en redressant l’axe incliné de la Terre. La forme la plus courante de contrôle climatique est la construction de grands dômes au-dessus des villes. Citons aussi The Weathermakers (1967) de Ben Bova, traitant des implications politiques du contrôle du temps.

 

Si cette idée est très ancienne dans la science-fiction, elle pourrait mettre encore plusieurs décennies avant de devenir une réalité technologique. Comme bon nombre de concepts imaginaires, elle a donc de grandes chances d’être réalisée grâce au progrès de la connaissance technoscientifique et au talent d’ingénieurs dévoués à la cause de l’optimisation des écosystèmes terrestres et extraterrestres.

La science-fiction, entre utopie populaire et propagande militaro-industrielle

 

La science-fiction apparait donc comme un imaginaire populaire traitant de thèmes susceptibles d’alimenter la réflexion des décideurs politiques et des chercheurs. Les utopies issues de livres d’auteurs comme Kim Stanley Robinson (Grzesiak, 2025) apparaissent comme des alternatives souhaitables permettant de sortir de logiques productivistes risquant de mener à des désagréments environnementaux potentiellement fatals à l’humanité. Ainsi, on ne compte plus le nombre de films se déroulant dans un futur plus ou moins proche, où l’humanité est obligée de quitter la planète Terre en raison d’une population extrême la rendant inhabitable. Pensons, à titre d’exemple particulièrement connu, le film Interstellar (2014), dans lequel l’humanité cherche une exoplanète où se déplacer en raison de difficultés environnementales majeures.

 

La science-fiction reflète les peurs populaires à l’égard des crises environnementales et des théories du réchauffement climatique global. Elle contribue à une prise de conscience des grands problèmes et envisage des solutions. Si la fuite sur une exoplanète ou dans des stations spatiales est une solution radicale à un danger représenté sous une forme extrême, l’ingénierie climatique est une autre alternative à des crises climatiques. Toutefois, il est important de prendre en considération dans l’étude de ces imaginaires qu’ils sont produits par des groupes sociaux ayant des intérêts de classe, voire étatiques. Ainsi, la science-fiction américaine sert bien souvent sa technostructure militaro-industrielle et constitue un élément de soft power à l’influence planétaire.

 

Pour rappel, le concept de soft power a été forgé par le professeur à Harvard Joseph Nye (2004) à la fin des années 1980. Il s’agit de la capacité à séduire et à convaincre sans utiliser la force, à l’inverse, ou en complément du hard power, qui utilise la puissance militaire et économique pour dominer le monde. Pour Nye, Hollywood est l’un des vecteurs les plus puissants de l’attractivité américaine. En exportant des films, les États-Unis diffusent aussi leurs valeurs, rendant leur modèle désirable aux yeux du reste du monde. Par ailleurs, Matthew Alford et Roger Stahl (2022) ont analysé comment l’armée américaine fournit du matériel et des financements en échange d’un droit de regard sur le scénario. Ils démontrent que le cinéma devient un outil de relations publiques pour l’armée, normalisant la présence américaine partout dans le monde.

 

Si une partie de la science-fiction cherche des solutions alternatives au système productif capitaliste, certains récits sont au contraire au service d’une quête d’un solutionnisme technologique permettant la préservation de ce système. L’ingénierie climatique apparait en effet comme une hérésie par une frange de la communauté écologiste, qui préfère des solutions reposant sur la sobriété et à la décroissance, à des artifices techniques permettant de prolonger la surenchère productiviste.

Références

Alford M., Stahl R., Secker T., Kaempf S. (2022), Theaters of Wars: How the Pentagon and CIA took Hollywood, Media Education Foundation, Northampton MA, United States.

Grzesiak, L. (2025). Robinson Kim Stanley (2023), Le Ministère du Futur, Paris, Bragelonne, 552 p. Marché et organisations, 52(1), 249-255. https://doi.org/10.3917/maorg.052.0249.

Keys PW, Wang-Erlandsson L, Moore M-L, et al. (2024). « The dry sky: future scenarios for humanity’s modification of the atmospheric water cycle », Global Sustainability.

Michaud T. (2017). L’innovation, entre science et science-fiction, ISTE éditions, London.

Nye Jr J.S. (2004). Soft Power, The Means To Success In World Politics, New York, Public Affairs.

Rumpala Y. (2018). Hors des décombres du monde, Écologie, Science-fiction et Éthique du futur, Champ Vallon.

A propos de l’auteur

Thomas Michaud est docteur en sciences de gestion et MBA en management. Il s’intéresse au rôle de la science-fiction dans les processus d’innovation et a publié plusieurs livres sur le sujet.

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