27/03/2026
Les systèmes d’innovation sous tension : dangers et opportunités - BIENVENU !
RESEAU DE RECHERCHE SUR L’INNOVATION
Le Réseau de Recherche sur l’Innovation inaugure les nouvelles forme et formule de son blog par la présentation de la trame des thématiques majeures qui s’est constituée après huit ans d’efforts intellectuels intenses. Le lectorat est exigeant ; la rédaction lui répond : l’analyse transversale des sources issues du Blog du RRI des dernières années dessine les contours d’une société en pleine mutation, confrontée à une convergence inédite de crises économique, écologique et numérique. Pour faire face à ces défis, les organisations et les systèmes sociaux ne se contentent plus de réformes superficielles, mais engagent des transformations profondes portées par des innovations systémiques, ouvertes et ancrées dans les territoires.
Défis, enjeux, impasses ou nouvelles issues ?
Le modèle de croissance actuel est remis en question : la prospérité ne dépendrait plus seulement de facteurs physiques, mais de forces socio-économiques latentes telles que l’altruisme générationnel, le partage des ressources (matérielles et financières) et des connaissances et le goût du risque… collectif, qui semblent s’étioler au profit d’une quête de sécurité absolue et de repli. Parallèlement, l’émergence des investissements à impact tente de réconcilier profit et utilité sociale, mais cette forme de valorisation du capital peine à atteindre sa maturité face à la persistance des logiques de rente financière. Sur le plan écologique, la crise est qualifiée de tragédie où la technique joue un rôle ambivalent, étant à la fois le poison et le remède. L’enjeu majeur réside dans le dépassement du techno-solutionnisme, cette croyance que l’innovation technique seule pourra résoudre l’effondrement climatique sans changement de paradigme social. Un exemple criant est le paradoxe du recyclage plastique, souvent utilisé par les industriels comme une « illusion de circularité » pour éviter de réduire la production à la source. De même, les énergies renouvelables subissent une forme de « fossilisation » : elles réactivent des logiques de centralisation, créent de nouvelles dépendances géopolitiques liées aux métaux critiques (lithium, terres rares) et génèrent des conflits d’usage de l’espace. La gestion de l’eau devient également un risque systémique multiforme (sanitaire, économique et sécuritaire), exigeant des arbitrages de plus en plus conflictuels entre agriculture, industrie et consommation domestique.
De plus, la révolution numérique actuelle est marquée par la domination de monopoles intellectuels (GAFAM et ByteDance) qui captent les connaissances mondiales pour se les approprier. L’Union européenne tente de réagir via le Digital Market Act (DMA) pour restaurer une interopérabilité et favoriser l’éclosion de start-ups locales. Toutefois, le fossé numérique reste profond, les entreprises américaines exploitant souvent les résultats de la recherche européenne en raison d’une meilleure capacité d’absorption.
L’Intelligence Artificielle (IA) est au cœur de ces bouleversements. Elle n’est plus une simple simulation, mais une force qui transforme le travail intellectuel, menaçant d’automatiser jusqu’à 300 millions d’emplois tout en promettant des gains de productivité de 35%. Un phénomène organisationnel majeur émerge : la Shadow IA. Il s’agit de l’usage clandestin d’outils d’IA par les salariés pour gagner en productivité, ce qui expose les entreprises à des fuites de données massives et à des risques juridiques. Parallèlement, l’économie de la donnée transforme les objets quotidiens, comme les aspirateurs robots ou les voitures connectées, en outils de surveillance sophistiqués permettant un profilage financier et comportemental des utilisateurs. Les consommateurs, souvent victimes de Dark Patterns (conceptions manipulatrices), renoncent à leur vie privée par défaut de consentement ou fatigue face à des conditions d’utilisation illisibles. Enfin, l’avenir se dessine à travers le Web 3.0 (blockchain, NFT) et l’informatique quantique, qui promettent de briser la logique binaire traditionnelle pour décupler la puissance de calcul de l’IA, au risque de renforcer la fracture numérique.
Face à cette instabilité, les systèmes économiques et sociaux mutent vers de nouveaux paradigmes d’innovation. Ainsi, l’innovation ne peut plus être l’acte d’un entrepreneur isolé (modèle schumpétérien classique), mais devient un processus collectif et ouvert. Le paradigme de l’Innovation Ouverte 2.0 s’appuie sur l’open source, l’open data et la standardisation pour briser les rentes de situation technologiques. Les organisations adoptent une approche de « système de systèmes » pour anticiper les chocs et coordonner des acteurs hétérogènes (entreprises, universités, administrations, citoyens). L’entreprise moderne devient une entité hybride où coexistent des structures formelles garantissant la fiabilité et des communautés de connaissances informelles générant l’innovation. Pour intégrer ces savoirs, les organisations créent des « structures-frontières » ou favorisent l’intrapreneuriat. Elles promeuvent le désinvestissement stratégique (scissions ou cessions d’unités) pour stimuler l’innovation en redonnant de l’autonomie et de la flexibilité à des entités spécialisées tout en contrôlant de nombreux actifs critiques dispersés sur plusieurs milieux entreprenants de par le monde.
Le travail lui-même se fragmente avec l’essor du freelancing, forçant les indépendants à créer des collectifs pour rompre l’isolement et mutualiser leurs compétences. Des formes de travail hybrides, comme les « tracances » (travail et vacances simultanément), le multi-employeur, le télétravail ou l’entrepreneuriat techno-scientifique émergent pour répondre aux aspirations de bien-être des nouvelles générations. De la sorte, l’innovation s’ancre désormais dans les territoires pour répondre aux ruptures des chaînes de valeur mondiales. Les Filières de Production Territorialisées (ex : recyclage des métaux ou méthanisation agricole) permettent de relocaliser la valeur ajoutée et de réduire l’empreinte écologique. Des initiatives, comme les « Territoires, Zéro Chômeur de Longue Durée », traitent l’emploi comme un « commun » territorial. La ville devient un lieu de production distribuée via les Fab Labs et les tiers-lieux, favorisant une circularité urbaine et l’implication des « prosommateurs ».
Pour réussir ces transitions, plusieurs pratiques innovantes doivent être généralisées. Par exemple, la R&D sociale, contrairement à la technologique « classique », vise à résoudre des problématiques sociétales (précarité, handicap) par une approche scientifique appliquée et collaborative. D’autres approches sont aussi mobilisées, telles que le design thinking et l’éco-conception. En mettant en œuvre l’une ou l’autre de ces nouvelles approches, voire plusieurs à la fois, le secteur du bâtiment et des infrastructures se réinvente. Par exemple, la construction en terre crue demande aux architectes de repenser la conception en fonction des ressources locales du sous-sol, transformant ainsi le déchet d’excavation en matériau noble. L’impact attendu est une réduction massive du contenu carbone des infrastructures.
D’un autre point de vue, ce sont les différentes formes d’IA qui imposent de nouveaux changements et considérations de l’innovation. Plutôt que d’interdire la Shadow IA (emploi d’IA par les employés à l’insu de leurs responsables et des consignes données), des entreprises comme développent des outils internes sécurisés et forment massivement leurs salariés pour transformer un risque clandestin en levier de performance responsable. Une Intelligence Économique Augmentée (IEA) émerge pour proposer une coopération homme-machine où l’IA automatise le traitement des données massives tandis que l’humain apporte l’éthique et le jugement stratégique pour améliorer les performances d’un point de vue global et systémique.
Mais d’autres pratiques apportent aussi leur contribution à la refonte des systèmes d’innovation. Ainsi, la Science-Fiction devient un outil de développement stratégique et d’anticipation des organisations. Ces dernières (entreprises, armées et autres institutions) utilisent désormais le Design Fiction et les Red Teams pour anticiper les futurs possibles, tester l’acceptabilité sociale des technologies et garantir une concordance entre progrès technique et réflexion éthique.
Sur le plan psychosocial, le numérique transforme nos interactions : si les serious games et les wargames s’imposent comme des outils de formation et de prospective pour les armées et les entreprises au même titre que le design fiction, l’essor du solo play dans le jeu vidéo soulève des inquiétudes quant à l’affaiblissement des compétences relationnelles collectives.
Dans cet ordre d’idée de représentation et d’anticipation systémique des évolutions, de nouveaux indicateurs de bien-être émergent. Au-delà du PIB, le développement d’indicateurs de santé sociale (ISS) ou de développement humain (IDH) deviennent essentiels pour mesurer ce qui « compte vraiment » et piloter une transition vers la sobriété, ou tout au moins contrebalancer les indicateurs de productivité plus classiques. Dès lors, les organisations sont sur le point de s’approprier un nouveau paradigme de responsabilité. En effet, l’innovation ne doit plus être subie comme une fatalité technique, mais pilotée de manière responsable, située et inclusive. Le rôle des universités, notamment, devient crucial, car elles ne sont plus seulement des lieux d’enseignement, mais des catalyseurs de la « capacité d’absorption collective » des territoires et au-delà, transformant la recherche académique en solutions industrielles responsables. Exemple, l’« innovation bleue » qui émerge comme une réponse vitale pour protéger les services écosystémiques des océans tout en développant une exploitation durable des ressources marines côtières et au loin.
La mutation des systèmes s’étend à des sphères géopolitiques et sectorielles encore plus spécifiques, redéfinissant la notion même de puissance et de résilience. Sur le plan de la souveraineté technologique, l’émergence du NewSpace marque une rupture historique avec les anciens modèles étatiques du « quoi qu’il en coûte », en imposant une innovation pragmatique centrée sur la réduction drastique des coûts de la conquête spatiale. Cette quête de contrôle, de puissance et d’économies se traduit par la formation d’un « techno-nationalisme de club », notamment dans les industries stratégiques des semi-conducteurs et des biotechnologies, où des alliances d’États coordonnent désormais la protection et la production des technologies critiques au sein de réseaux de alliances techno-politiques.
Dans tous les cas, les mutations en cours ne peuvent être comprises sans tenir compte des contextes économiques situés aux besoins sociaux divergents, mais aux contraintes économiques, alimentaires, énergétiques et climatiques communes. Aux pays en développement s’impose la nécessaire refonte des modèles de production et d’innovation actuels afin de leur éviter d’être pris au piège d’une économie d’assistance, d’une vulnérabilité climatique croissante et de changements technologiques brutaux. Pour les pays riches, le remodelage de leurs économies suppose la reconsidération de la définition même de l’innovation. Comment l’innovation sera-t-elle conçue pour maintenir l’habitabilité de la planète ? Et comment intégrer la « durabilité » dans la technologie, l’organisation, l’institution, … la décision et vice et versa ?
Mots-clés : Innovation | Systémique