06/03/2026
« Transition juste » et action syndicale : l’âge du doute
Mots-clés : Innovation | justice social
SOPHIE BOUTILLIER
Un des objectifs du plan « France 2030 » est la transition écologique : abaisser de 35% les émissions de CO2 d’ici 2030. Pour ce faire, la majorité des grandes entreprises industrielles, parmi les plus émettrices de CO2, ont défini des stratégies de décarbonation largement soutenues par des financements publics. La décarbonation d’une entreprise signifie sommairement la mise en œuvre de mesures visant à limiter l’empreinte carbone de celle-ci, impliquant une redéfinition des procédés industriels et l’adoption de nouveaux, une reformulation des produits, voire une réorganisation de l’entreprise (y compris avec ses parties prenantes extérieures) … soit un ensemble de pratiques plus respectueuses de l’environnement.
Pour y parvenir, la gamme de techniques liées à la sobriété énergétique doit s’élargir et le développement de procédés techniques de rupture doit s’accélérer (en premier lieu le captage et stockage du CO2, qui n’a pas encore atteint un niveau de développement à grande échelle). Face à cette complexité, nombre d’entreprises hésitent à se lancer dans des investissements importants, à l’image d’ArcelorMittal qui en 2024 a annoncé retarder ses ambitions en matière de décarbonation, mais aussi des destructions d’emplois en France (Le Monde, 5/8/2025).
Dans les faits, la décarbonation est généralement appréhendée sous l’angle des technologies utilisées, des transformations des procédés de production et des produits eux-mêmes, mais aussi des conséquences macroéconomiques de ces changements techniques, et moins sous ses aspects sociaux (création et destruction d’emplois, évolution des compétences des salariés, etc.) et du rôle des organisations syndicales en la matière. Pourtant la loi Climat et Résilience adoptée en 2021 a donné de nouveaux droits aux salariés, à l’instance de représentation du personnel dans l’entreprise : le Comité Social et Economique (CES) peut se saisir des prérogatives environnementales (articles 40 et 41). Le CSE doit être informé et consulté sur les conséquences environnementales de l’activité de l’entreprise. Mais, il ne participe pas au processus de décision dans l’entreprise sur les sujets environnementaux ou sur d’autres. La mise en œuvre de la décarbonation résulte dans les faits très majoritairement de décisions des entreprises dans le cadre des mesures de politique publique ci-dessus évoquées. Les dirigeants d’entreprises et les représentants des institutions publiques en sont les principaux acteurs. Tous les acteurs sociaux ne sont par conséquent pas impliqués directement, expliquant en partie la lenteur avec laquelle les transformations sociotechniques s’opèrent face à l’urgence du réchauffement climatique.
La « transition juste », une longue histoire controversée
L’Organisation internationale du travail (OIT, 2015) et nombre d’organisations syndicales sont force de propositions en matière de décarbonation face à l’urgence d’agir que constitue le réchauffement climatique. Elles y sont majoritairement favorables, tout en prônant une « transition juste » pour combiner à la fois protection des salariés et de l’environnement. En France, la Confédération Générale du Travail par exemple a lancé en mai 2024 un Plan d’Actions Syndicales pour l’industrie et l’économie et a élaboré dans ce cadre le « Radar Travail et Environnement » qui vise selon ses termes à combattre le greenwashing des entreprises. L’accord entre huit syndicats et associations environnementales en 2020 pour l’appel « Plus jamais ça » pour faire leur le slogan « Fin du monde/fin du mois, même combat ») en constitue une autre illustration très encourageante. Aux Etats-Unis, le syndicat des salariés de la sidérurgie (United Steel Workers) a fait pression pour que la question de la transition énergétique et du passage à une énergie décarbonée soit discutée par les salariés à travers les négociations collectives. Toujours aux Etats-Unis, les salariés de la sidérurgie ont adopté dans les années 1990 des positions pro-environnementales (Sauviat, 2023).
Par ailleurs, une transition juste ne peut se concevoir dans les seules limites de l’entreprise. Il est manifeste que le rôle des organisations syndicales ne se réduit pas à défendre les intérêts des salariés et en l’occurrence les destructions d’emplois probables consécutives à la mise en œuvre de stratégies de décarbonation des entreprises. En effet, si à l’heure actuelle, il est assez difficile d’imaginer quels seront les emplois du futur générés par ces nouvelles technologies, dans les faits des craintes existent quant aux destructions d’emplois possibles générées par ces transformations techniques. Dans ce contexte, l’exemple du syndicat polonais du charbon et des mines est assez révélateur des positions extrêmes que certaines organisations syndicales peuvent adopter, pouvant aller jusqu’à la négation du réchauffement climatique. Ce syndicat est en effet foncièrement opposé à la décarbonation de l’énergie, en raison des destructions d’emplois générés par ce changement (60% de la production d’électricité en Pologne repose sur le charbon). De leur côté, les salariés de l’industrie automobile aux Etats-Unis sont aussi très inquiets des conséquences possibles du développement des véhicules électriques. Des mouvements de grève importants ont eu lieu dans l’industrie automobile au début des années 2000. Outre une augmentation des salaires, le syndicat UAW (United Auto Workers) réclamait la semaine de 32 heures et la participation aux décisions stratégiques de l’industrie, telles que le développement de véhicules électriques, mettant ainsi en pratique la célèbre maxime d’un militant syndical brésilien, selon laquelle « l’écologie sans lutte des classes, c’est du jardinage » !
Pourtant l’histoire du syndicalisme permet de mettre clairement en évidence une convergence de lutte entre la défense de l’emploi et des conditions de travail, et par conséquent la prise en considération des différents types de pollution générés par l’activité industrielle, puisque ce sont les salariés qui en sont les premières victimes sur le lieu de travail. Mais, par crainte du chômage, des organisations syndicales ont cherché à bloquer la diffusion d’innovations, à l’image du mouvement des briseurs de machines (Jarrige, 2009). Les travaux de Bécot (2022) soulignent pourtant le lien très étroit entre syndicalisme et protection de l’environnement en remontant à la fin du 19e siècle, en d’autres termes dès la reconnaissance de la pratique syndicale dans une majorité de pays industriels, notamment en France (via la loi de 1884 Waldeck-Rouseau). Mais, une convergence manifeste existe depuis longtemps quant aux origines du droit de l’environnement et du droit du travail (Wailly, 2003). En effet, l’explosion de la poudrière de Grenelle en 1794, qui a fait un millier de morts et de nombreux blessés, a eu des impacts importants sur le droit du travail. En 1806, donc bien avant la reconnaissance effective du droit syndical, une ordonnance préfectorale prévoit une visite préalable des lieux par des gens de l’art avant toute création de manufactures. Par la suite, d’autres textes de loi vont chercher à réglementer les établissements dangereux, insalubres ou incommodes industriels ou commerciaux. Par exemple, à la fin du 19e siècle, est votée la loi sur les délégués à la sécurité des ouvriers mineurs, qui donne la possibilité à certains ouvriers mineurs élus par leurs camarades de visiter les travaux souterrains des mines, minières ou carrières, dans le but d’examiner les conditions de sécurité pour le personnel et en cas d’accident, les conditions dans lesquelles ces accidents se sont produits. Cette loi fonde deux principes : d’une part, celui de représentation du personnel au sein de l’entreprise ; d’autre part, le principe de consultation des salariés pour les questions de sécurité et santé au travail, anticipant la création dans les années 1920 des comités d’hygiène et de sécurité (Cabot, 2023).
Action syndicale et réduction des externalités environnementales
La réduction des externalités négatives générées par l’activité polluante des entreprises, grâce à l’action syndicale dans l’entreprise, est justifiée par le fait que celles-ci ont une longue histoire en tant qu’acteurs sociaux, en référence spécifiquement à l’environnement de travail, en particulier aux liens avec la santé et la sécurité au travail. Comme le soulignent fort justement Acemoglu et Johnson (2024), on oublie que l’on vit aujourd’hui mieux qu’autrefois parce que les travailleurs des décennies passées se sont organisés collectivement, remettant en question les choix technologiques des élites et leurs conséquences en matière de conditions de travail, et ont poussé pour le partage des bénéfices de ces nouvelles technologies de manière plus équitable. Mais selon Vuillemin (1952), les organisations syndicales passent à l’offensive en période d’essor économique, grâce à l’augmentation du revenu national ; en période de crise, les choses se gâtent !
Références
Acemoglu, D., Johnson, S. (2024), Pouvoir et Progrès. Technologie et prospérité, notre combat millénaire, Paris : Pearson.
Bécot, R. (2022), L’histoire environnementale au travail. Repères sur l’histoire environnementale des mondes du travail, in Frioux, S., Bécot, R., Ecrire l’histoire environnementale au 21e siècle, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 27-44.
Cabot, B. (2023), Risques, contre-expertise et démocratie industrielle : Jean Jaurès et les délégués mineurs à la sécurité, Cahiers Jaurès, 249, 35-62.
Jarrige, F. (2009), Au temps des « tueuses de bras ». Les bris de machines à l’aube de l’ère industrielle, Rennes : Presses Universitaires de Rennes.
OIT (2015), Principes directeurs pour une transition juste vers des économies et des sociétés écologiquement durables pour tous, Organisation Internationale du Travail.
Sauviat, C. (2023), Etats-Unis. Des syndicats focalisés sur la défense de l’emploi et divisés face à la transition énergétique, Chronique Internationale de l’IRES, 184, 161-182.
Vuillemin, J. (1952), Les syndicats ouvriers et les salaires, Economie Appliquée, 5(2-3), 261-336.
Wailly, J.-M., (2003), Les installations classées, Innovations, 18, 167-177.
A propos de l’auteure
Sophie Boutillier, Professeure d’économie à l’Université du Littoral Côte d’Opale, est membre du directoire du Réseau de Recherche sur l’Innovation. Ses travaux de recherche récents portent sur la décarbonation de l’industrie lourde et les positions syndicales sur cette question.