19/02/2026

Le nucléaire : décarbonation, réindustrialisation et… déchets radioactifs

Mots-clés : Nucléaire

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MASTER MANAGEMENT DE L’INNOVATION, ULCO

L’énergie nucléaire occupe une place centrale dans le mix énergétique français, à la fois comme pilier de la production d’électricité décarbonée et comme domaine industriel hautement stratégique. Cependant, derrière cette image d’indépendance et de performance technologique se cache une réalité plus complexe : celle de la gestion des matières et déchets radioactifs. Diversité des sources, modes de traitement, enjeux du recyclage, dépendances internationales et impacts territoriaux forment un ensemble de problématiques techniques, économiques et sociales étroitement imbriquées. L’étude de ces questions révèle non seulement la sophistication du « cycle du combustible », mais aussi les limites actuelles de son bouclage complet et les tensions qu’il engendre sur les territoires, entre promesse d’innovation, risques perçus et quête de souveraineté. Le gigantesque projet  « Aval du Futur » confié à Orano à La Hague et destiné à construire des équipements capables de fonctionner au-delà de 2100 pour renforcer le recyclage des combustibles nucléaires civils usés illustre bien ces enjeux (L’Usine Nouvelle, 13/01/2026).

 

Matières et déchets

 

La diversité des matières et déchets radioactifs devra être considérée avec grande attention. En 2023, les matières et déchets radioactifs viennent en premier lieu de l’industrie électronucléaire (61,1%). Une grande partie de ces derniers provient de l’équipement et des consommables utilisés et non seulement du combustible usé. Ils proviennent aussi d’autres secteurs comme la défense (8,8%), la recherche (26,4%) ou le médical (>0,5%) et de l’industrie non électronucléaire (3,2%) (Source : Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs – ANDRA, 2025).

 

Un second élément particulièrement intéressant concerne les caractéristiques du classement des matières et déchets en quantité et qualité (durée de vie et dangerosité) : les matières radioactives sont des substances dont une utilisation ultérieure est prévue après traitement. En revanche, les déchets radioactifs représentent des résidus pour lesquels aucun usage futur n’est envisagé.

 

Ces déchets sont classés selon deux critères : leur durée de vie (courte, moyenne ou longue) et leur niveau de radioactivité (faible, moyenne ou élevée.) (Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection – ASNR, 2025). Cette classification permet de définir les filières de gestion adaptées à chaque type de déchet, comme le stockage en surface pour les déchets à vie courte ou le stockage en profondeur pour ceux à vie longue.

 

Si, a priori, une grande partie des déchets nucléaires a une vie courte ou moyenne et présente donc un niveau de dangerosité moins élevé que les 3% qui ont une vie longue, il est aussi crucial de prendre en compte les modalités de traitement de ces déchets.

 

La question du recyclage

 

Le cycle du combustible correspond aux étapes allant de l’extraction des matières premières jusqu’à l’utilisation puis au recyclage et à la gestion de la fin de vie des combustibles.

 

Il existe une économie circulaire applicable à l’industrie électronucléaire. En effet, d’après le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), 96% du combustible usé est susceptible d’être réutilisé après retraitement, notamment sous forme de MOX réutilisé dans un tiers des réacteurs du parc nucléaire français et représentant 10% de l’électricité produite en France (CEA, 2022). Notons que le MOX (Mixed Oxide) est un combustible nucléaire composé de plutonium et d’uranium appauvri. En France, il est fabriqué à partir de plutonium séparé lors du retraitement des combustibles usés à la Hague, puis mélangé à de l’uranium appauvri à l’usine Melox dans le Gars (Orano) pour former des pastilles.

 

Cependant, le recyclage des déchets nucléaires semble présenter certaines limites. En effet, si ce cycle est présenté comme « fermé », c’est-à-dire capable de réutiliser une partie du combustible usé, on constate que le recyclage reste en réalité limité. Seul le plutonium est aujourd’hui réutilisé pour fabriquer du combustible MOX. L’uranium de retraitement, lui, est surtout conservé dans des entrepôts, dans l’espoir qu’il pourra servir plus tard. De plus, les combustibles MOX une fois utilisés ne sont pas recyclés et sont, eux aussi, placés en stockage en attendant une solution. Cela entraîne une accumulation de matières dont on ne sait pas clairement si elles seront un jour valorisées ou si elles deviendront définitivement des déchets. Par ailleurs, les déchets qui ne peuvent plus être réutilisés doivent être stockés pendant des périodes extrêmement longues, parfois sur des milliers d’années, ce qui place une responsabilité importante sur les générations futures (Haut comité pour la transparence et l’information sur la sécurité nucléaire – HCTISN, 2018).

 

De plus, le recyclage a un coût élevé et nécessite des investissements importants de la part des entreprises, ce qui crée des incertitudes dans un contexte d’instabilité. Le dispositif de sécurisation du financement, encadré par la loi, impose aux exploitants nucléaires (comme EDF, Orano ou le CEA) de constituer des provisions financières dédiées à la gestion future des déchets et au démantèlement des installations. L’objectif est de garantir la disponibilité des fonds sur plusieurs décennies, indépendamment des aléas économiques, et d’appliquer le principe du pollueur-payeur de sorte que chaque producteur assume pleinement le coût de ses déchets (PNGMDR). La constitution d’actifs dédiés à 100% des provisions pour les charges de démantèlement et de gestion, anticipant des coûts sur des horizons de plusieurs dizaines, voire centaines, d’années, illustre le principe strict du pollueur-payeur et la prudence financière rarement observée dans d’autres secteurs industriels. Compte tenu de la complexité de ce secteur, du risque connexe et des contraintes subies, les innovations dans le recyclage sont plus que nécessaires.

 

Le cycle fermé du combustible et le recours au MOX ainsi qu’aux réacteurs de quatrième génération (Projets Astrid & Superphénix), capables de recycler la quasi-totalité des déchets et de prolonger significativement la disponibilité des ressources énergétiques sur plusieurs milliers d’années, pourraient constituer des innovations technologiques majeures. Mais les ambitions affichées depuis 2012, anticipaient une industrialisation rapide et une forte réduction des déchets radioactifs vers 2050. Cependant, en 2025, le projet ASTRID est arrêté et aucun réacteur de génération IV n’est opérationnel industriellement. Les ruptures annoncées restent confinées à la recherche et à la démonstration. Ce décalage majeur entre les projections et la réalité révèle l’existence d’obstacles dans la filière, et pose la question de la faisabilité future du bouclage complet du cycle nucléaire.

 

Actuellement les projets RNR sont repoussés à un horizon lointain (après 2050), en raison de leur immaturité, et l’industrie se concentre sur un défi logistique à court terme : la saturation des stocks de MOX (combustible recyclé) usés (Evans et al., 2023).

 

Etat de la filière et la question de la souveraineté

 

La filière nucléaire est une filière mondialisée d’amont en aval : l’approvisionnement en uranium naturel provient de plusieurs pays. La France possède une place majeure dans la filière nucléaire pour la production d’électricité et le retraitement des combustibles usés (ex : entreprise Orano).

 

Selon l’ASNR, « la France est l’un des rares pays présentant sur son territoire l’ensemble des installations permettant la conversion, l’enrichissement, la fabrication, le traitement et le recyclage des matières nucléaires » (ASNR b, 2025). Mais, l’uranium vient majoritairement d’Asie centrale ou d’Afrique, et certaines étapes clés du cycle (comme l’enrichissement ou la fabrication de poudres d’uranium) se font en Allemagne, en Suède ou même en Russie, ce qui va à l’encontre de l’image d’indépendance énergétique souvent associée au nucléaire français.

 

Pour pallier ces problèmes, des solutions sont proposées : réduire la dépendance russe en développant des capacités européennes, investir massivement dans des infrastructures pour éviter l’engorgement des piscines, et accélérer les projets concrets de multi-recyclage pour mieux utiliser le plutonium accumulé ; le tout nécessitant une meilleure transparence des politiques gouvernementales et surtout des investissements massifs.

 

Impacts territoriaux

 

L’ampleur des impacts directs que ces installations génèrent sur les territoires d’accueil est large : stockage, entreposage, aménagements spécifiques, circulation de convois radioactifs… Tous ces éléments transforment non seulement le cadre de vie, mais influencent également la perception des populations locales. La question de l’acceptabilité sociale apparaît alors centrale, révélant des attentes fortes en matière de transparence, de gouvernance et d’implication des acteurs territoriaux dans les décisions. À cela s’ajoutent des préoccupations sanitaires et environnementales majeures, notamment concernant la consommation de produits agricoles cultivés à proximité des sites ou la qualité des ressources en eau. Par ailleurs, la thématique du transport de matières radioactives constitue un enjeu majeur : les trajets, les contrôles de l’ASN et les bilans d’incidents révèlent un risque immédiat, particulièrement pour les zones densément peuplées. Enfin, la relation entre nucléaire et urbanisme interroge : l’intégration spatiale des centrales, l’usage des terrains voisins et la présence d’enjeux de santé publique dans les projets d’aménagement témoignent de la manière dont le nucléaire façonne durablement les dynamiques territoriales.

 

Ce qui interroge tout particulièrement est la projection d’un possible triplement des volumes de déchets dans les années à venir, alors que certaines filières de traitement restent encore insuffisamment développées, renforçant la nécessité d’une vision globale, anticipatrice et partagée de ces choix structurants.

 

Le nucléaire français se distingue par son rôle structurant dans la transition énergétique et le développement industriel des territoires, mais il demeure traversé par des tensions multiples. La maîtrise des matières et déchets radioactifs met en lumière les avancées technologiques de la filière tout en révélant la fragilité de certaines solutions, notamment en matière de recyclage et de stockage. Les innovations envisagées, telles que les réacteurs de quatrième génération, traduisent une ambition forte mais encore incertaine. Dans ce contexte, la relance du nucléaire redéfinit les équilibres territoriaux et renforce les attentes en matière de transparence et de concertation. L’avenir du secteur dépendra de sa capacité à concilier efficacité industrielle, responsabilité environnementale et acceptabilité sociale.

NB. Rapport du débat public PNGMDR 2027-2031, rédigé par les étudiants du Master 2 Management de l’Innovation « Stratégies d’innovation et dynamique entrepreneuriales », Université du Littoral Côte d’Opale, Dunkerque, novembre 2025.

A propos de l’auteur

Master Management de l’innovation – Stratégies d’Innovation et Dynamiques Entrepreneuriales (SIDE) spécialisé dans le domaine du management de projets innovants et de création d’entreprises innovantes, Université du Littoral Côte d’Opale, Dunkerque.

 

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