15/01/2026 - 4 minutes

Réindustrialiser la France : parole d’ingénieur

Mots-clés : Innovation | Ingénierie

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LAURE MOREL

A l’heure où fleurissent des études et interviews sur ce sujet dont le leitmotiv est un pessimisme affiché dans la capacité de la France à rebondir, nous souhaitons apporter une vision complémentaire et ouvrir des perspectives car in fine nous croyons à l’importance des ingénieurs dans une économie en mal de croissance.

Les industries pointent la pénurie de compétences et le décalage d’employabilité entre les hommes et les femmes qui perdure. Alors que la demande en ingénieurs ne cesse d’être rappelée, les écoles d’ingénieurs font face à une pénurie de moyens, financiers et humains, pour former la nouvelle génération. Pourtant, plusieurs sources (DGE, France compétences) affirment que les jeunes entre 18 et 25 ans pensent l’industrie utile pour l’économie. Alors pourquoi cette difficulté récurrente dans la formation et donc le recrutement des ingénieurs alors que leur contribution à un renouveau industriel n’est pas remise en question ?

La deuxième édition de l’Observatoire Arts et Métiers des industries responsables, publiée le 13 novembre 2025 et réalisée en collaboration avec l’Ifop, apporte une vision « croisant le regard des ingénieurs Arts et Métiers, acteurs du terrain, et celui des Français, observateurs du quotidien » qui permet à « l’Observatoire de mesurer l’ampleur du décalage entre perception et réalité industrielle ». Le fait marquant est que pour la première fois, en 2025, le sentiment d’être une grande puissance industrielle est passé en dessous du seuil des 50% pour le commun des Français. Cette bascule était déjà effective chez les ingénieurs dès 2024 (46%) et ne fait que s’amplifier (-3 points en 2025).

« Il éclaire aussi les causes du décrochage et met en évidence les leviers à activer : compétitivité, formation, souveraineté, innovation ». Et on peut les mettre en œuvre, car, il est intéressant de constater que tant auprès des Français que des ingénieurs, l’industrie et sa capacité à créer de la richesse et de l’innovation au service des grandes transitions, notamment écologique, sur le territoire font toujours consensus (respectivement 78% et 92%).

Comment parler du sujet de la réindustrialisation sans recommander la lecture du dernier livre d’Olivier Lluansi, Réindustrialiser, le défi d’une génération (Lluansi, 2024).

Mais de quelle génération parlons-nous ? Depuis plus de 15 ans, la réindustrialisation de la France est annoncée. Cependant si on interroge le grand public sur les effets de cette dernière, la réponse est sans appel :  aucun effet perceptible ni dans notre quotidien, ni dans les chiffres de l’économie alors que les journaux nous bombardent d’informations sur les performances de nos voisins européens pendant que la France peine à créer de la richesse issue de ses industries. Le chômage ne cesse de croître, touchant en priorité les jeunes diplômés et les seniors. Et si on s’interroge sur le pourquoi de cette situation, on ne peut que souscrire au constat que nous payons aujourd’hui le choix d’avoir développé depuis des décennies les industries de services en place des industries manufacturières. Si on rajoute en plus l’arrivée massive de l’intelligence artificielle (IA) et le développement d’une conscience citoyenne, on se rend compte à quel point ce choix va impacter durablement la population, sauf peut-être les ingénieurs et les métiers d’ingénierie en général si les appels en ce sens trouvent un écho auprès de nos dirigeants. Il ne s’agit pas de réindustrialiser pour réindustrialiser, mais de réaliser une vraie renaissance industrielle qui permettra de redévelopper une cohésion sociale et territoriale, souvent sur des territoires mis à mal par les choix passés de fermeture de sites de production. Prenons l’exemple de l’Est et du Nord de la France avec les fermetures des Mines de charbon ou des industries textiles qui ont fait et font encore les beaux jours des pays frontaliers.

La France peut redevenir un grand pays industriel mais pour ce faire, elle doit soutenir les institutions qui forment les ingénieurs d’aujourd’hui et de demain. Car qui mieux qu’un ingénieur peut réaliser un diagnostic pointu pour évaluer les besoins des industriels et aider au redéveloppement d’une industrie performante, innovante et décarbonée dans un premier temps, et inspirante et exportatrice à l’international dans un second temps.

Relocaliser des industries parties souvent pour des problèmes de coûts salariaux, réindustrialiser en travaillant au plus près des spécificités d’un territoire ou localiser des industries nouvelles alignées avec les nouvelles tendances mondiales en offrant des avantages fiscaux notamment pour les attirer (start-up deep-tech et intelligence artificielle), sont les trois piliers d’une (re)industrialisation réussie.

Quand on pense réindustrialisation, l’erreur est de ne considérer que les grosses industries, surtout en ces moments où les secteurs de la défense/armement et de l’aéronautique sont très médiatisés. Il ne faudrait pas oublier les PME et les entreprises de taille intermédiaire (ETI) industrielles qui peuvent être, si correctement soutenues par les organismes et dispositifs nationaux, les atouts d’une France dynamique, productive et créatrice d’emploi.

Développer la capacité à innover des industries s’avère être un enjeu majeur pour leur permettre de contribuer aux grandes transitions attendues par les citoyens (décarbonation de l’industrie, innovations pour la transformation des capacités industrielles dans le respect des écosystèmes locaux) et réaffirmer ainsi le principe de souveraineté nationale.

Les écoles d’ingénieurs, du fait de leur dissémination sur le territoire national, peuvent contribuer à la formation des talents qui intégreront ces industries, notamment du fait de leur ancrage territorial qui permet d’ajuster les besoins en compétences et expertises au plus vite. On ne réindustrialise pas pour réindustrialiser, on travaille à recréer du lien entre ingénierie et développement industriel, entre croissance et industries vertes, entre cohésions sociale et territoriale, lien fragilisé par des choix au cours des cinquante dernières années ayant conduit à la tertiarisation de notre économie.

Alors ne ratons pas cette opportunité qui nous est offerte de permettre à la France de remplir les objectifs ambitieux mais nécessaires qu’elle s’est fixée : diminuer de 50% les émissions de CO2 à horizon 2030, devenir le leader de l’innovation en Europe, réindustrialiser… Ils ne pourront être atteints que si elle dispose de suffisamment d’ingénieurs pour concevoir, produire et innover. Car qu’on se le dise : « pour réussir la transition écologique et rester dans la course technologique mondiale, la France doit réinvestir dès à présent le champ de l’ingénierie car s’il est un domaine où l’on ne peut pas abaisser les exigences, c’est bien l’ingénierie : la construction, l’exploitation et l’entretien des centrales nucléaires, ou encore le développement des moyens de contrer les cyberattaques, n’autorisent aucune approximation ! » (Tribune CDEFI, Les Echos, 16 novembre 2023).

Référence

Olivier Lluansi (2024), Réindustrialiser, le défi d’une génération, Paris, Les Déviations.

A propos de l’auteur

Laure Morel est directrice de l’ENSGSI – Université de Lorraine, Laboratoire ERPI, Vice-Présidente de la CDEFI – Conférence des Directeurs des Ecoles Françaises d’Ingénieurs et membre du Directoire du Réseau de Recherche sur l’Innovation (http://2ri.eu)

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