01/01/2026 - 4 minutes
La planification des filières marines de transition : la parole aux communautés côtières
Mots-clés : Innovation | communauté | côte
ANTOINE POLICE
Les grandes initiatives internationales à l’instar de la Conférence des Nations Unies sur l’Océan tenue à Nice en juin 2025, posent des objectifs très ambitieux en matière de planification marine avec deux tendances marquées et problématiques. D’une part elles mettent l’accent sur la conservation des océans (avec l’objectif de 30% d’aires protégées suite à la COP15 de 2022 et au Traité sur la haute mer) sans que n’ait été résolue la tendance de dispositifs de conservation à exclure les communautés de leurs territoires en rendant juridiquement inhabitable ces derniers. D’autre part, l’engouement pour des filières marines dites « de transition » interroge, car, tout en exerçant une pression croissante sur les milieux, ces activités demeurent ambiguës sur leurs finalités entre quête légitime de substituts décarbonés aux énergies fossiles ou ruée vers de nouveaux gisements (sous)marins à exploiter.
À la croisée de ces enjeux, que peut la recherche académique pour favoriser une approche innovante, légitime et efficace de la planification des filières marines de transition ?
L’État et la planification en mer : Sinking Like a State ?
Pour reprendre le propos de l’anthropologue britannique James C. Scott dans Seeing Like a State (1998), les initiatives de planification des États ont en commun de réduire la complexité du monde pour le rendre lisible (à leurs yeux), l’aménager et le contrôler. La planification comme exercice de domination (sur un territoire, des écosystèmes et des populations) implique de (ré)ordonner et discipliner les usages, bien souvent pour assurer la mise en exploitation des ressources. Les espaces marins et côtiers ne font pas exception. Ils sont des objets historiques de planification, comme en témoigne le vieil exercice de cadastrage français que constitue le schéma départemental des structures, les efforts tous azimuts des États pour aménager leur zone économique exclusive ou le Marine Spatial Planning popularisée dans les années 2010 au niveau national et international comme nouvel instrument holistique de zonage. Contrairement à ces approches praticiennes, nous adoptons une définition de la planification comme une activité ou un processus politique de production du sens et de l’ordre social.
L’histoire ne manque pas d’exemples montrant que, malgré des outils de planification et de gestion des ressources marines perfectionnés, les États naviguent parfois à vue. En prenant appui sur le cas du Canada, on mentionnera que, dans les années 1990, les outils de gestion gouvernementaux défaillants sont incapables de prévoir l’effondrement des stocks halieutiques surexploités de poissons de fond dans le golfe du Saint-Laurent : événement à l’origine d’une crise des pêches sans précédent. Quelques années plus tard, les revendications de justice distributive des Premiers Peuples pour la reconnaissance des droits ancestraux d’usage et d’accès aux milieux marins secouent les communautés côtières et bousculent encore la gestion gouvernementale. Un cas plus récent encore illustre la faiblesse des sous-bassement juridiques de la planification. En 2025, l’interprétation des textes favorable au palier fédéral, dominante depuis les années 1980, est renversée à la suite de procédures entamées par un acteur économique qui reconnaissent la responsabilité provinciale en matière de gestion des végétaux marins.
Parfois critiquée comme son homologue terrestre pour ses lourdeurs techniques et juridiques, la planification marine s’est néanmoins singularisée par une redynamisation sous le coup de plusieurs logiques. Que l’on pense au concept de gestion intégrée des zones côtières (promu à l’ONU à partir de 1992), au renouvellement de la réflexion sur la gestion des risques côtiers (années 2010) ou plus récemment à la prise en compte des enjeux liés à l’adaptation au changement climatique dans les zones côtières. Tous ont en commun de souligner (au moins sur le papier) l’importance de la participation des populations locales dans les processus de planification spatiale ou de gestion des ressources, et d’accorder dorénavant une place centrale aux impacts anthropiques sur l’environnement, en prenant en compte les savoirs écologiques et les interdépendances entre activités humaines et milieux marins.
Innover en matière de planification : par le bas et avec les communautés côtières
Deux enjeux contemporains importants nous incitent à penser les pratiques de planification en prenant des distances face au modèle classique, descendant et essentiellement technique.
En premier lieu, on observe une revivification du débat sur le rôle des sciences et plus particulièrement des chercheurs publics. Qu’ils soient libéraux ou plus dirigistes, les États ont en commun de produire des savoirs, historiquement en appui à des secteurs d’importance nationale ou en soutien à des niches d’innovation porteuses, mais aussi en matière de risques et de protection de l’environnement. Autrement dit, la figure classique de « l’État savant », communément incarnée dans les grands instituts issus de la modernisation (que l’on pense à l’INRA en France), se diffracte pour prendre corps dans des organisations de recherche aux objectifs plus variés allant du développement régional pour le réseau des Universités du Québec (suivant le modèle de l’université en région) à la production de savoirs anticoloniaux dans des laboratoires de science marine avec l’exemple du CLEAR à Terre-Neuve (Liboiron, 2024). Ce contexte présente un grand potentiel pour penser les interfaces science-politiques.
En second lieu, du côté des territoires, l’usure des vieux compromis historiques de gestion, érodés par la multiplication des aléas côtiers (inondation, réchauffement des eaux et modification des limites de répartition nordique des espèces) et par l’arrivée de nouveaux joueurs (communautés vulnérables au changement climatique plus vocales, nouveaux porteurs de projets, Premiers Peuples, etc.) constitue une opportunité pour réinventer les pratiques de planification. Au Canada, l’innovation sociale valorisant la dimension processuelle, horizontale et ascendante table sur les spécificités du milieu, mais aussi sur les pratiques postcoloniales de planification (Diggon et al., 2019). En somme, les conditions semblent réunies pour envisager une planification dont l’objectif serait moins de rendre gouvernable à tout prix un socio-écosystème marin complexe, que de créer les conditions pour l’élaboration incrémentale de compromis informés par la science et inclusifs envers les savoirs locaux autour des usages de l’espace marin et côtier (Yet et al., 2022).
Expérimenter la planification d’une filière de transition : l’aquaculture marine au Québec
L’aquaculture marine ou mariculture syncrétise bien les contradictions à l’œuvre dans la notion de filière de transition. Après avoir longtemps surfé sur la promesse d’une transition de l’extractivisme de la pêche vers une production à haute intensité technologique, cette industrie a connu un retour de bâton dans les pays occidentaux sur fond de critiques environnementales. Au Québec, la mariculture a connu plusieurs vagues de développement depuis les années 1980. Ses premiers élans portés par des politiques productivistes ont été freinés par des obstacles naturels et économiques. L’activité connait aujourd’hui un renouveau et, malgré un dynamisme économique globalement limité, les modèles productifs évoluent vers des formules plus diversifiées que par le passé (coculture de bivalves et de végétaux marins, stratégies misant sur la qualité des produits, etc.). La recherche scientifique souligne d’ailleurs le potentiel de la mariculture pour concilier production, bénéfices écologiques et innovation territoriale. De leur côté, plusieurs acteurs municipaux des régions côtières nourrissent un intérêt grandissant pour l’activité perçue comme levier potentiel de développement économique local.
À la confluence de ces trois courants, la recherche académique à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) a initié un dispositif de recherche expérimentale et collaborative autour de la planification de la mariculture. Le projet DéCIDéMaR (Développer les capacités institutionnelles de développement pour une mariculture régénérative) propose ainsi d’explorer le potentiel maricole de la Gaspésie, en particulier dans la baie des Chaleurs. Il mise pour cela sur une innovation procédurale (Craig, 2019), soit un processus collaboratif réunissant communautés autochtones (les communautés appartenant aux Premiers Peuples, représentées dans l’est du Québec par les Premières Nations Micmaques de Gesgapegiag, de Gespeg et de Listiguj, et la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk), allochtones, chercheurs, acteurs gouvernementaux, municipaux et économiques afin d’évaluer les dimensions socioéconomiques, écologiques et politiques de la mariculture et mettre en œuvre une planification territoriale et sectorielle de la filière. En misant sur le renforcement des capacités communautaire et municipale d’accompagnement du secteur et sur un maillage plus étroit entre tissu économique, institutions locales, formation et recherche, le projet entend constituer un site d’observation de première main de la planification d’une filière de transition marine.
En favorisant la planification par le bas d’une filière marine de transition, la recherche académique peut encourager le développement d’une approche écosystémique dans une biorégion bien délimitée, autour d’une activité productive significative pour les communautés côtières. Cette planification sectorielle modeste, bien loin des grandes ambitions du Marine Spatial Planning, permet de documenter finement les dynamiques d’alliance territoriale entre acteurs ainsi que l’évolution « au concret » du rapport des territoires à l’État et réciproquement.
Références
Craig, R. K., 2019. Fostering adaptive marine aquaculture through procedural innovation in marine spatial planning. Marine Policy, 110, 103555.
Diggon, S., Butler,C., Heidt, A., Bones, J., Jones, R., Outhet, C., 2019. The Marine Plan Partnership: Indigenous community-based marine spatial planning. Marine Policy 132: 103510.
Liboiron, M., 2024. Polluer, c’est coloniser. Éditions Amsterdam.
Scott, J. C., 1998. Seeing Like a State How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed. Yale University Press.
Yet, M., Manuel, P., DeVidi, M., MacDonald, B. H., 2022. Learning from Experience: Lessons from Community-based Engagement for Improving Participatory Marine Spatial Planning. Planning Practice & Research, 37(2), 189‑212. https://doi.org/10.1080/02697459.2021.2017101
A propos de l’auteur
Antoine Police est chercheur postdoctorant en science politique à l’Université du Québec à Rimouski (Antoine.police@uqar.ca). Ses travaux portent sur l’action publique climatique en région maritime dans différents secteurs de politique publique, comme le développement local et l’aménagement dans l’Est du Québec. Il est lauréat 2025 du prix Bonus RRI : https://rri.univ-littoral.fr/bonus-rri/