13/02/2026

Filières de construction en terre crue et écoresponsabilité : parole d’architecte

Mots-clés : Innovation | bâtiment

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JULIEN NOURDIN

Chaque année en France, le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP) génère plus de 87 millions de tonnes de terre d’excavation, souvent considérées comme des déchets et rarement valorisées. En parallèle, ce même secteur est responsable d’environ 20% des émissions de gaz à effet de serre (GES), issues à la fois des activités de construction (extraction, production de matériaux, chantiers) et de l’usage des bâtiments eux-mêmes, que ce soit pour le chauffage, la climatisation, la ventilation ou l’éclairage. Dans le cadre des engagements pris lors des accords de Paris sur le climat, la France s’est fixée pour objectif de diviser par six ses émissions de GES de 1990 d’ici 2050 (Carbone 4, 2018). Pour le secteur du BTP, cela implique une transition écologique majeure, qui passe par la transformation des pratiques, l’adoption de nouveaux matériaux et l’optimisation de l’usage des bâtiments. Dans ce contexte, la construction en terre crue apparaît comme une solution particulièrement prometteuse.

La terre est un matériau abondant et disponible localement, ce qui réduit l’impact environnemental. Elle possède des qualités thermiques et hygrométriques remarquables : régulation naturelle de l’humidité qui améliore le confort de manière passive. Pourtant, malgré ces avantages, la filière reste encore marginale en France. Les freins sont à la fois économiques, normatifs et culturels, touchant aussi bien les professionnels que le grand public.

Une recherche doctorale consacrée à la construction en terre crue a permis d’identifier plusieurs leviers pour développer cette filière à l’échelle nationale. La première question concerne l’approvisionnement en matériaux et leur préparation pour le chantier. En effet, la création de structures capables de faciliter l’accès aux matières premières, ou de proposer des matériaux en terre prêts à l’emploi, apparaît comme un facteur déterminant pour permettre un déploiement à grande échelle mais l’impact réel n’est envisageable que si on arrive à créer un maillage géographique. L’idéal bien sûr est de rester proche des carrières d’approvisionnement, garantissant ainsi l’essor d’une économie circulaire. Mais ceci ne peut fonctionner que si en parallèle se créent des écosystèmes d’acteurs capables de concevoir et utiliser les produits proposés. Il s’agit donc ici de mettre en place des conditions permettant l’établissement de systèmes évolutifs vertueux.

Palettisation et stockage de briques de terre compressée fabriquées à partir de terre d’excavation parisienne, 2021, Sevran (93), © Cycle Terre.

La transition vers la terre crue ne se limite pas à l’approvisionnement ou aux techniques de construction. Elle soulève aussi la question de l’organisation même du travail sur les chantiers. Trop souvent, les tentatives se limitent à améliorer les matériaux ou à adapter des techniques traditionnelles pour les rendre compatibles avec les pratiques du béton. Pourtant, cette période de transition pourrait être l’occasion de repenser la planification et la production. Par exemple, les périodes hivernales ou pluvieuses pourraient être dédiées à la fabrication d’éléments préfabriqués dans des espaces couverts, tandis que les phases de gros œuvre se dérouleraient pendant l’été, lorsque les conditions climatiques sont favorables. Une telle organisation nécessite une planification en amont, la connaissance des volumes nécessaires pour l’année, des infrastructures adaptées au séchage et une gestion financière capable de soutenir cette approche.

Durant cette recherche, plusieurs techniques innovantes ont été expérimentées, notamment la terre coulée non stabilisée et la terre allégée. Ces expérimentations ont montré que ces deux techniques permettent de proposer des éléments constructifs aux intérêts avérés, tout en proposant des processus de mise en œuvre assez proches des pratiques actuelles de la construction conventionnelle et qui sont donc facilement appropriables par les entreprises existantes. Il apparaît que la terre coulée est particulièrement pertinente dans le contexte de la construction neuve venant se substituer à certains voiles de béton banché, comme bien illustré par les projets de la pépinière d’entreprise « Le Cap » de Saint‑Clair‑de-la-Tour, celui de la Médiathèque James Balwin à Paris ou encore les expérimentations pilotées par Martin Pointet, Léonardo Egas et les laboratoires 3SR et AE&CC et réalisés aux Grands Ateliers Innovation Architecture. Quant à la terre allégée, celle-ci semble mieux adaptée aux projets de rénovation notamment du fait de ses caractéristiques à la fois isolantes et « perspirantes » et sa mise en œuvre sous forme de briques, comme réalisé pour l’amélioration thermique de la Maison 24h sur le campus de l’UGA apparaît être efficace tant en ce qui concerne les temps de mise en œuvre que de résultats concrets sur le confort.

À l’issue de cette recherche, c’est le changement de paradigme de la conception architecturale qui m’apparait être le plus important levier de développement écoresponsable de la filière de la construction terre crue. Ce changement de pratique s’adresse principalement aux architectes bien que l’ensemble de l’équipe de maitrise d’œuvre soit concerné. Il s’agit d’abord d’intégrer, dès le début de la conception, les ressources présentes sur le site ainsi que dans le territoire dans lequel le projet s’implante. Par ressources on entend bien évidemment les ressources physiques, à savoir les matières et matériaux qui vont être mis en œuvre dans le projet, mais il faut également intégrer l’existant présent sur le lieu de construction (ressources foncières, composition du sous-sol), ainsi que les capacités, compétences et les savoir-faire présents sur le territoire (ressources humaines, équipements spécifiques). À mon sens, les architectes ne sont pas assez formés à de telles prises en compte alors que, en tant que prescripteurs, leur choix ont des impacts réels sur le bien vivre dans un territoire. En effet, c’est bien à eux que reviennent les choix des matériaux, des modes de mise en œuvre, d’assemblages, de composition spatiale, etc. et donc l’ensemble de ces décisions fait de lui un acteur qui participe à l’économie d’un territoire en soutenant les filières locales de matériaux de construction. Cela ne concerne pas uniquement les matériaux en terre crue, mais bien l’ensemble des matériaux bio-géosourcés et issus du réemploi. L’architecte a aussi la responsabilité de faire en sorte de garantir au mieux la durabilité particulièrement les éléments en terre. Cela passe par la conception de dispositifs constructifs de protection les englobant dans leur ensemble pour être adaptés au contexte. Enfin, les architectes peuvent aussi jouer un rôle important de sensibilisation des clients, des entreprises de construction ainsi que des bureaux d’études non sachant ou ayant des résistances ou des a priori. Aujourd’hui quelques acteurs de la conception effectuent ces missions à l’échelle nationale on pense notamment à Philippe Madec et avec lui le mouvement pour la « Frugalité heureuse et créative » ou aux démarches menées par Anatomie d’Architecture. À l’échelle du territoire, on retrouve aussi l’agence de Studio Lada qui conçoit des projets avec des ressources locales de manière à ce que la quasi-totalité des dépenses se fassent au plus près du site de construction, participant ainsi à la mise en place d’une économie circulaire.

Durant cette recherche, plusieurs techniques innovantes ont été expérimentées, notamment la terre coulée non stabilisée et la terre allégée. Ces expérimentations ont montré que ces deux techniques permettent de proposer des éléments constructifs aux intérêts avérés, tout en proposant des processus de mise en œuvre assez proches des pratiques actuelles de la construction conventionnelle et qui sont donc facilement appropriables par les entreprises existantes. Il apparaît que la terre coulée est particulièrement pertinente dans le contexte de la construction neuve venant se substituer à certains voiles de béton banché, comme bien illustré par les projets de la pépinière d’entreprise « Le Cap » de Saint‑Clair‑de-la-Tour, celui de la Médiathèque James Balwin à Paris ou encore les expérimentations pilotées par Martin Pointet, Léonardo Egas et les laboratoires 3SR et AE&CC et réalisés aux Grands Ateliers Innovation Architecture. Quant à la terre allégée, celle-ci semble mieux adaptée aux projets de rénovation notamment du fait de ses caractéristiques à la fois isolantes et « perspirantes » et sa mise en œuvre sous forme de briques, comme réalisé pour l’amélioration thermique de la Maison 24h sur le campus de l’UGA apparaît être efficace tant en ce qui concerne les temps de mise en œuvre que de résultats concrets sur le confort.

Exemple de réalisation : Ecole des Collines comportant des murs en pisé, 2019, Valherbasse (26), Architectes : Design & Architecture et NAMA Architecture, © Paul Kozlowski.

Il semble aussi clair que l’évolution structurelle de la filière et d’une conception architecturale plus active ne peut avoir lieu sans un vrai soutien des politiques publiques. Le soutien via le financement de projets démonstrateur est important et devrait donc être poursuivi. Mais le point probablement le plus sensible concerne la formation. Si des opportunités existent et que des formations sur chantier sont aussi possibles, il serait fort utile que l’ensemble des cursus des domaines du bâtiment intègrent mieux les matériaux bio et géosourcés. Il s’agit plus particulièrement, pour les architectes, de renforcer leur formation afin de les préparer à appréhender l’ensemble des filières et du cycle de vie des matériaux ainsi qu’à mesurer l’impact de leurs décisions en matière de développement soutenable. Le soutien des pouvoirs publics devrait aussi être renforcé en ce qui concerne les recherches (architecture et ingénierie civile, mais aussi sociales, économiques, etc.) ainsi que dans leurs complémentarités ; la mise en place de règles professionnelles et enfin prendre part à la sensibilisation pour toucher toutes les parties prenantes de la filière (concepteurs, constructeurs et maitrises d’ouvrage).

Référence

Carbone 4, 2018, Évolution des émissions de la France entre 1990 et 2050 pour atteindre la neutralité carbone, données du Projet de Stratégie Nationale Bas-Carbone

A propos de l’auteur

Julien Nourdin est docteur en architecture. Il a réalisé sa thèse à l’Université Grenoble Alpes (UGA) au sein de l’équipe CRAterre du laboratoire AE&CC. Ses recherches portent sur la filière de la construction en terre crue dans le Nord Dauphiné.

 

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